15 octobre 2026

EXTRÊME DROITE : LE GRAND PÉRIL

Avec cette histoire de l’extrême droite en France, en bande dessinée, le sociologue Ugo Palheta explique les raisons de la progression du RN, décortique son projet, les motivations de ses électeurs et les complicités économiques, médiatiques et politiques de cette résistible ascension.

Proche du mouvement anti-impôts et antisémite de Pierre Poujade, Jean-Marie Le Pen dépose en octobre 1972 en préfecture, avec l’ancien Waffen-SS Pierre Bousquet, les statuts du Front national, vitrine électorale imaginée par l’organisation néo-fascisme Ordre nouveau, pour dédiaboliser l’extrême droite, réunissant d’anciens collaborationnistes et des combattants des guerres coloniales, dont bon nombre d’ex-militants de l’OAS, le « groupe terroriste [qui] a tué le plus de personnes dans l’histoire de France ». Le négationniste François Duprat le convainc, au début des années 1980, que l’anticommunisme est périmé et qu’il faut désormais dénoncer l’immigration. Aux municipales de 1983, Jean-Pierre Stirbois, numéro 2 du parti, remporte la mairie de Dreux. En 2002, Le Pen accède au second tour de l’élection présidentielle. Toutefois, ses dérapages répétés l’empêchent de dépasser le plafond de verre. Sa fille le remplace et développe cette stratégie de dédiabolisation en écartant les membres les plus réactionnaires et instrumentalisant la défense des femmes, des homosexuels et des juifs, qu’elle souhaite protéger d’une immigration de masse venue des pays musulmans, puis en abandonnant les mesures sociales, pour séduire l'électorat de la droite traditionnelle. Pourtant, aux élections législatives de 2022, annoncé vainqueur par tous les sondages, le RN est battu par le Nouveau Front populaire.

« Si ce parti demeure une force d'extrême droite qui s'inscrit dans l'histoire du fascisme français, ce n'est pas seulement en raison de ses racines et de ses fondateurs, mais du fait des idées qu’il professe et du projet qu'il promeut, qui n'ont pas radicalement changé depuis cinq décennies. » Son populisme se caractérise par sa conception ethno–raciale du « peuple » qu'il prétend défendre, sa volonté de sauver une nation française menacée par l’ « invasion migratoire » et sa haine de l’égalité, en matière de classe, de genre, raciale ou sexuelle. L’auteur rappelle que sur le plan idéologique, l'extrême droite en France prend ses racines dès l'origine dans une dimension contre-révolutionnaire, royaliste et catholique intégriste, tandis qu'un courant cherche davantage à s'adresser aux classes populaires avec une critique moraliste des élites et un appel à un changement violent. À la fin des années 1960, la nouvelle droite (ND) s'inscrit dans la filiation du fascisme et se concentre sur la « bataille des idées », rompant avec la mouvance nationale–catholique, en valorisant une communauté européenne, en déclin et menacée par un ennemi intérieur. Toutefois, le langage pseudo–biologique de hiérarchie de la race doit stratégiquement être remplacé par l'idée d'incompatibilité des cultures, avec la crainte d'un « grand remplacement » notamment. Les classes populaires sont mobilisées « non pour transformer l'ordre établi, mais pour le défendre ». Et « au Parlement européen, les députés du RN votent systématiquement contre les mesures visant à améliorer la condition des femmes. »

Cependant, cette stratégie seule n’explique pas le succès du RN. Un certain degré de radicalité dans la xénophobie anti-immigrés, l'islamophobie et l'autoritarisme doit être maintenu. Il s'adresse à celles et ceux qui estiment travailler dur sans être ni rétribués ni reconnus comme ils le devraient, toutes classes confondues, suivant un clivage moral qui se superpose au clivage national–raciale. L'islamophobie est centrale et l'antisémitisme gommé par un soutien affirmé à l'état d'Israël (et son projet colonial, raciste, notamment anti–arabes). Cette « bataille culturelle » est relayée par une fachosphère très active et des influenceurs masculinistes, racistes, transphobes, etc, très suivis, puis par l’empire médiatique et éditorial de Vincent Bolloré.

En sociologue, Ugo Palheta ne manque pas d’étudier l’électorat du RN, pas aussi populaire qu’on le prétend : seul un tiers des ouvriers, en tenant compte de l’abstention, a voté pour Marine Le Pen lors de l'élection présidentielle de 2022. En vérité, classiquement, l'extrême droite recrute d'abord la petite bourgeoisie : artisans, commerçants, agriculteurs,…, ainsi que les fractions stabilisées des classes populaires, gagnées par la peur du déclassement. Le vote RN est aussi plus fort à mesure qu'on s'éloigne des grandes métropoles. Mais « cette corrélation entre vote et territoire est souvent essentialisée à travers une lecture empreinte de mépris de classe. » Ces dernières années, on note une nette progression dans les classes favorisées et chez les catholiques pratiquants. Il montre également que ce vote n'est pas seulement protestataire, mais également de conviction. Les questions sociales sont systématiquement politisées de manière xénophobe et raciste.

Enfin, il étudie comment « certains partis – par les politiques qu'ils ont menées et les discours qui les ont accompagnées – [ont] pavé la voie au FN/RN », en installant, avec les médias dominants, au cœur du « débat public » les obsessions de l'extrême droite (l'immigration, l'islam, l'identité et l'insécurité).

Enfin, très rapidement, l’auteur conclut que seul un espoir né d’une perspective de rupture, de transformation et d’émancipation peut faire reculer l’extrême droite, ainsi que des actions de masse. Tandis que l’auteur déroule cet exposé clair, synthétique et convainquant, Tommy l’accompagne de dessins humoristiques qui jouent sur le décalage et le gag, tout en apportant souvent un habile complément pédagogique. 


Indispensable et à faire lire d’urgence autour de soi.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier



De Ugo Palheta : 

LA POSSIBILITÉ DU FASCISME - France, la trajectoire du désastre



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