18 octobre 2026

REDEVENIR JUIF

Alors que les traits distinctifs prêtés aux juifs par les antisémites ont déjà servi de source d'inspiration à celle et ceux qu'ils caricaturaient, mais dans le but de forger des pionniers susceptibles de gagner l'estime des occidentaux, le philosophe Michel Feher propose au contraire de les réhabiliter : « redevenir ces juifs diasporiques qui n'étaient pas moins honnis par les premiers sionistes que par les ethno-nationalistes européens auxquels Hertzl et ses compagnons voulaient à la fois échapper et ressembler », reprendre sa place « dans les cauchemars des suprémacistes de tous poils ».     
    

Il explique qu’un « pacte de blanchiment réciproque » a été conclu, aboutissant à « une forme de confusion préventive » qui condamne et réduit au silence toute critique de la politique israélienne au prétexte qu’elle serait susceptible de donner lieu à des amalgames (alors que même l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) considère que « critiquer Israël comme on critiquerait tout autre État ne peut être considéré comme de l'antisémitisme »). Il s’agit d’étayer, d’un côté, l’existence de ce « nouvel antisémitisme », prêté aux populations racisées et à « leurs complices woke » (contrairement à ce qu’on peut observer sur les réseaux sociaux et ce que relève les rapports de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme) et de reconnaître « le caractère résiduel de l'antisémitisme à l'ancienne », y compris de la part des juifs. Pourtant, en Allemagne, un tiers des personnes censurées depuis le 7 octobre 2023 pour leurs appels à boycotter Israël ou leurs protestations publiques contre sa politique, sont juives, malgré cette injonction faite à la diaspora. Si la loyauté envers l'État hébreu demeure la norme dans les milieux conservateurs et chez les juifs les plus âgés, le désaveu est profond chez les juifs de moins de 35 ans, notamment américains, qui se montrent rétifs au sionisme sans pour autant renier leur judéité.
L’auteur pointe et analyse également « la dimension proprement antisémite du sionisme » : « Tant dans son ouvrage de 1896 que dans le journal qu’il tient à la même époque, Théodor Hertzl écrit déjà que si un État des juifs est nécessaire pour mettre ceux-ci à l'abri de l'antisémitisme endémique qui règne sur le continent européen, c'est aussi grâce à sa création que les siens parviendront enfin à se départir des travers que les antisémites n'ont pas tort de leur attribuer. » Selon lui, les plus habiles seraient gagnés par l'esprit de lucre et œuvreraient à la spéculation financière, tandis que les moins fortunés se distingueraient par leur propension à la sédition, comme agitateurs révolutionnaires. Aussi, en les aidant à s'installer sur la terre de leurs lointains ancêtres pour y fonder leur propre État, les Empires se débarrasseraient de ces parasites, qui deviendraient des producteurs et des patriotes. De plus, devenant ainsi des « européens de l'extérieur », leur État serait « le meilleur garant de l'hégémonie occidental au Proche-Orient ».
Si les défenseurs actuels d'Israël aiment rappeler que les premiers sionistes n'étaient pas les représentants d'une métropole et que, de plus, les terrains où ils sont installés étaient achetés et non conquis par la force, Michel Feher rappelle qu'une autre forme de colonisation existe : celle des pionniers comme aux États-Unis et en Australie, pour qui les autochtones apparaissent comme une présence importune qu'il s'agit de confiner, d’écarter, voire d’éliminer, quitte à contester la légitimité de leur rattachement au sol dont on les chasse en les qualifiant de nomades. D’ailleurs, le recours au travail des palestiniens de la part des fermiers de la première alya, au début des années 1880, choque ceux de la seconde, qui débute en 1903, partisans d'une souveraineté exclusive passant par la militarisation de la société et la transformation du paysage : « faire fleurir le désert » consiste à planter des arbres différents de ceux qui existaient jusque-là. Si la Déclaration d'indépendance annonçait bien qu'une Constitution devrait être adoptée avant le 1er octobre 1948, elle n'a jamais vu le jour afin de ne pas fixer de frontières au nouvel État, dans l'éventualité fortement plausible de son expansion future. Et les révisionnistes sionistes, héritiers de Vladimir Jabotinsky, représentés aujourd’hui par le Likoud, sont déjà partisans d’un « très Grand Israël ». Cependant, après la victoire israélienne de 1967, débute un intermède d’ « apartheid à visage humain », entreprise d'apaisement des populations palestiniennes soumises à un régime d'occupation, dans l'espoir que celles-ci renoncent à leur émancipation politique en voyant leurs conditions matérielles d'existence s'améliorer. Mais en 1987 démarre la première Intifada. Puis, après l'assassinat de Yitzhak Rabin en 1995, le sionisme pionnier reprend avec la multiplication des implantations juives en Cisjordanie et en 2018 la loi constitutionnelle réserve au peuple juif « le droit d'exercer l'autodétermination au sein de l'État d'Israël ».
Aux États-Unis, un courant du protestantisme, le sionisme chrétien des Églises évangélistes compte sur le retour de l'ensemble des juifs sur la Terre qu'il leur a été promise par le Dieu de l'Ancien Testament, comme un préalable à la réapparition de celui que l'Évangile désigne comme son Fils. Trump a renoncé à l’hégémonie américaine pour une vision du monde divisée en plusieurs zones d'influence, chacune sous l'autorité d'une nation dominante, à l’instar de Xi Jinping, Vladimir Poutine et Narendra Modi, Recep Tayyip Erdogan et… Benyamin Netanyahou. La contestation de cet alignement des États-Unis sur Israël vient d'un groupe qui se qualifiait ironiquement de paléoconservateur, représenté notamment par Patrick Buchanan, et accusait les néoconservateurs d'entretenir une double allégeance. D’abord ralliés à Trump en 2016, ceux-ci ouvrent une brèche au sein de la coalition MAGA. Le financement de l’écrasement de Gaza, puis l’attaque contre les sites nucléaires iraniens vont être dénoncés par Tucker Carlson, éditorialiste vedette de CNN puis de Fox News, reconverti en influenceur néopaléoconservateur. Celui-ci soutien que le suprémacisme blanc et chrétien dont America First est le nom n'a pas à inclure les juifs et manifeste une détestation du sionisme chrétien qu’il qualifie d'oxymore et d’hérésie. De plus, le vice-président J. D. Vance se réclame du catholicisme postlibéral, courant le plus rétif au sionisme chrétien. Une même fracture générationnelle que chez les juifs est également observée au sein des Églises évangélistes. Jusqu'à l'été 2005, l'influenceur Charlie Kirk conjurait le déchirement de la coalition autour de Donald Trump.
L’auteur raconte ensuite comment Israël est devenu « la sentinelle de la civilisation », notamment après la déroute des armées arabes en juin 1967 et une réinterprétation du second conflit mondial au prismes de la « solution finale » : « La réévaluation du génocide des juifs d'Europe pouvait par exemple déboucher sur celle de la modernité et servir à éclairer d'autres crimes de masse. Cependant, elle était aussi susceptible d'être affectée à la représentation de la Shoah en évènement proprement incomparable et exclusivement tributaire d'une judéophobie immémoriale. Or une telle lecture, qui n'a pas tardé à prévaloir, accréditait l'idée qu’en l'absence d'autre antidote, le sionisme était bien l'ultime recours à l'endurance de l'antisémitisme. Elle invitait par conséquent les États-Unis et leurs alliés européens à reconnaître que leurs défaillances passées les engageaient non seulement à soutenir Israël mais aussi à traiter sa sécurité comme une affaire intérieure. » Puis, avec la seconde Intifada à l’automne 2000 et les attentats du 11 septembre 2001, une « coalition de volontaires » va les réunir dans le combat contre un nouvel « axe du mal ». L’auteur explique aussi comment, en Israël, après une relative adhésion au principe de « solution à deux États », la version initiale du sionisme commence à reprendre le dessus.
Il guette (et table) sur un renouveau paléoconservateur qui mettrait fin aux termes du pacte de blanchiment réciproque et rappelle comment les architectes du projet sioniste ont toujours misé sur des acteurs discutables pour faire avancer leur cause.

Il présente les différentes tendances de juifs non-sionistes ou antisionistes, pour y trouver une source d’inspiration à ce qu’il appelle « la conscience du paria ». Comme d'autres, il considère devoir mettre en avant sa judéité pour récuser toute complicité avec les agissements du gouvernement israélien parce que la France ne respecte pas les principes qu'elle revendique et que à ses yeux « une république démocratique et laïque ne devrait ni préjuger des convictions de ses citoyens en raison de leur religion ou de leur ethnicité putative ni, à plus forte raison, censurer les protestations contre des États fondés sur la discrimination ethnoreligieuse ». Cette « éthique de l’exil » constitue moins une pensée juive qu’une pensée diasporique. Il préconise de « prendre les griefs des antisémites au sérieux », sans suivre pour autant toutes les accusations du répertoire judéophobe à la lettre. Bernard Lazare (1865-1903) a développé un couple de concepts que Hannah Arendt reprendra à son compte : ballottés entre la condition de paria et celle de parvenu, les juifs, pour échapper à cette sinistre alternative, ne doivent plus miser sur l'expatriation et l'assimilation mais donner un sens politique à leur condition : se constituer en parias conscients, avec tous les autres parias. Il s'agit de faire en sorte que les modes d'identification auxquels ils n'ont pas accès apparaissent discutables aux yeux mêmes de ceux qui en bénéficient, de communiquer un trouble. Hannah Harendt prolonge ce « devenir juif », en lui adjoignant la notion d’acosmisme – empruntée à Max Weber mais élargie – qu'elle définit comme la disparition du monde commun, sans pour autant être porteuse d’une utopie libertaire. « Son souci est seulement de préserver suffisamment d'air libre entre les gens pour qu'ils puissent spéculer sur ce qu'ils sont et font ensemble sans avoir, au préalable, à rendre compte d'où ils viennent ni à déclarer où ils vont. » À l'instar du « trouble dans le genre », défendu par Judith Butler, « l'insécurité identitaire » n'appelle pas à une abolition des catégories, mais à veiller à l'entre que toute identification menace d'écraser, afin de préserver et d'ouvrir davantage le champ du discutable.

Analyse fort éclairante.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


REDEVENIR JUIF
La fin d’un pacte de blanchiment réciproque
Michel Feher
224 pages – 16,50 euros
Éditions La Découvert – Paris – Mai 2026
www.editionsladecouverte.fr/redevenir_juif-9782348088773

 

Du même auteur : 

PRODUCTEURS ET PARASITES



Voir aussi :

LA CIVILISATION JUDÉO-CHRÉTIENNE



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