13 novembre 2016

LE COMMERCE DE LA FAIM


Comment le monde a-t-il pu assujettir l’alimentation, qui représente le besoin le plus fondamental, aux règles du commerce international ?
John Madeley démonte les rouages d’un système organisé pour le profit et qui affame des millions de personnes.

 Fin novembre, début décembre 1999, l’O.M.C. se réunit à Seattle. Les négociations portent essentiellement sur des considérations commerciales, sans tenir compte des préoccupations telles que l’autosuffisance alimentaire ou le maintien des moyens de subsistance des paysans. 50 000 manifestants, venus du monde entier, vont encourager les pays en développement à se faire entendre. La suppression des tarifs douaniers et des quotas n’est pas le seul objectif des grandes entreprises qui convoitent le monopole des brevets et montent les gouvernements contre leurs propres populations.
S’il est demandé aux pays en développement de libéraliser leurs échanges, l’Europe maintient une Politique Agricole Commune (P.A.C.) qui distribue 85% de tous les crédits à l’exportation de produits agricoles dans le monde, soit la plus grande distorsion commerciale jamais connue, et les États-Unis ont remplacé les subventions à l’exportation par une aide directe à leurs agriculteurs.
La pêche est mise en péril par les subventions accordées dans les pays occidentaux. Celles de l’Union Européenne ont entrainé une augmentation des flottilles dotées de technologie de pointe, au détriment des pêcheurs des pays en voie de développement.
L’échec de Seattle a démontré que la mondialisation, le projet de libéralisation commerciale, ne sont pas inéluctables. Ce sont des projets politiques qui appellent une réponse politique.

Les représentants des États de la planète, réunis au Sommet mondial de l’alimentation, en novembre 1996, se sont engagés à réduire de moitié le nombre d’affamés dans le monde d’ici 2015. Le coût de ce programme est fixé à 60 milliards de dollars sur 15 ans, soit 4 milliards par an. Les chiffres publiés par la F.A.O. en 1999 sont éloquents. Alors qu’il se produit sur terre plus de denrées agricoles per capita, un peu plus de 2 kilos d’aliments par jour, les pays du Sud comptent 790 millions de personnes affamées. La souveraineté alimentaire ne fait pas du commerce sa priorité. 14% des sols des pays en développement sont accaparés par des cultures destinées à l’exportation et cette proportion ne cesse d’augmenter. La dette du tiers-monde est passée de 9 à 572 millions de dollars entre 1955 et 1980, pour atteindre plus de 2,2 milliards en 1998. Le service de la dette (le remboursement des intérêts et du capital) coûte annuellement plus de 200 milliards de dollars aux pays en développement, soit quatre fois plus que ce qu’ils reçoivent dans le cadre des programme d’aide au développement.
L’appauvrissement des sols et la désertification, les catastrophes naturelles, le sous-financement de l’agriculture et la méconnaissance du rôle des femmes, les guerres, l’absence de démocratie, les changements climatiques, le manque d’eau, les difficultés d’accéder aux terres, la réduction des services médicaux sont d’autres facteurs qui contribuent à l’insécurité alimentaire que John Madeley met en avant, constatant que ni la communauté internationale ni les gouvernements des pays concernés ne font les efforts financiers et politiques pour résoudre ces problèmes.

Le commerce international des denrées alimentaires est né du désir de certains pays de se procurer des produits qu’ils ne produisaient pas. Au XIXe siècle, les colonies d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine se sont mises à utiliser une partie de leurs terres les plus fertiles pour cultiver des produits destinés à l’exportation.
Si le commerce a permit d’élever le niveau de vie de certains, c’est au détriment d’une multitude de personne. Ainsi, pendant la famine en Irlande qui fit près d’un million de victimes en 1846-1847, les grands propriétaires terriens exportaient de la nourriture vers le Royaume-Uni.
La libéralisation du commerce, c’est-à-dire la réduction des entraves aux échanges commerciaux, remonte à la fin des années 40. En 1947, 23 pays ont signé l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (G.A.T.T.) puis ils ont tenus, jusqu’en 1979, sept séries de négociations en vue de libéraliser le commerce des produits manufacturés. Débuté en 1986, l’Accord du cycle de l’Uruguay sur l’agriculture est signé en 1993 et a abouti à la création de l’O.M.C.
Les apôtres du libre-échange prétendent que l’argent généré par les exportations de denrées alimentaires permet aux gens d’acheter plus de nourriture qu’ils n’auraient pu en produire. Mais le marché libre n’existe pas car le commerce mondial est asservi aux grandes entreprises. Les conditions des échanges ont toujours défavorisé les pays en voie de développement et la croissance profite toujours aux transnationales.
L’augmentation des exportations dans les années 1980-1990, visait à obtenir des devises étrangères pour payer la dette extérieure, au détriment des politiques agricoles et de la sécurité alimentaire.

John Madeley présente les organisations internationales chargées de réguler le commerce mondial.
La Banque mondiale et le F.M.I. accordent des aides financières aux pays en développement qui acceptent leurs Programmes d’ajustement structurel (P.A.S.), imposant notamment de réduire les dépenses liées aux programmes sociaux et d’éliminer les subventions à l’agriculture vivrière.
L’O.M.C. défini les règles d’une économie mondiale sans frontière fondée sur le commerce.
La Conférence des Nations Unies sur le commerce et le Développement (C.N.U.C.E.D.), créée en 1964, a lancé plusieurs programmes ambitieux comme celui sur l’intégration des produits de base, avant de se voir dépouillée de son pouvoir par les pays occidentaux. Son budget est passé de 6 milliards de dollars à 750 millions et ses fonctions sont limitées depuis 1992 à l’analyse, la recherche d’un consensus et l’aide technique.
La Politique agricole commune (P.A.C.) de l’Union européenne est l’un des mécanismes les plus protectionniste au monde. Les surproductions subventionnées inondent les marchés des pays en voie de développement et les dévastent.

Dans une étude publiée en 1999, sur les effets de la mise en œuvres de l’Accord du cycle de l’Uruguay, la F.A.O. a constaté un afflux massif des importations agricoles dans les pays en développement sans augmentation des exportations, avec pour conséquence immédiate 20 à 30 millions de familles d’agriculteurs qui ont du quitter leurs terres. Les P.A.S. ont réintroduit des frais pour l’éducation et les services médicaux, mais les revenus des paysans ont diminué.
En Inde, par exemple, une entreprise française a obtenu l’autorisation d’établir une usine d’aliments pour animaux de compagnie sur des terres arables.
Les producteurs de lait de l’Union européenne ont reçu 900 euros de subvention par tonne alors que le cours mondial est de 1160 euros. Les importations vers les pays du Sud mettent en péril leurs exploitations laitières, jusqu’en Jamaïque.
Avant la mise en place du P.A.S., le gouvernement du Zimbabwe subventionnait l’achat des principaux intrants agricoles (engrais et traitements chimiques).

Les transnationales utilisent l’O.M.C. pour déréglementer le marché mondial, limitant notamment les lois de protection de l’environnement ou des droits de l’homme. En brevetant des variétés végétales, elles tentent de contrôler les cultures vivrières des pauvres. Si les États-Unis sont les seuls à les autoriser, l’Accord sur les A.D.P.I.C., entré en vigueur en 1995, est une coalition d’industriels américains, européens et japonais. Cependant il viole la Convention des Nations Unies sur la diversité biologique entrée en vigueur en 1993 car il ne promeut pas le partage des profit mais la privatisation des ressources génétiques. C’est un vol qui tire profit des savoirs des agriculteurs du tiers-monde. L’aspirine synthétique de chez Bayer, par exemple, dérive d’une plante médicinale traditionnellement utilisée chez les arabes.
Un rapport a comptabilisé que les ressources génétiques et le savoir des agriculteurs du Sud rapportent annuellement 4,5 milliards de dollars aux pays du Nord.

Une étude du Service de la recherche économique du département américain de l’Agriculture indique qu’en 1998 la différence de rendement entre les cultures génétiquement modifiées et les cultures traditionnelles n’est pas significative. La semence « Terminator » utilise un procédé de stérilisation qui empêche toute reproduction et oblige les agriculteurs à les acheter chaque année au lieu d’utiliser une petite partie de la récolte précédente. Face au tollé suscité, ce procédé n’est plus utilisé mais remplacé par la technologie « Verminator » qui ne stérilise plus la semence mais nécessite l’utilisation de produits chimiques spécifiques et vendus par la même firme, pour activer certaines caractéristiques comme la résistance à la sécheresse ou à la maladie.
Plutôt que de rechercher les profits, les O.G.M. pourraient améliorer réellement la sécurité alimentaire, par exemple en ajoutant des vitamines A aux plantes, sachant que cette carence rend aveugle chaque année 3 millions d’enfants dans le monde. L’accroissement de la tolérance du riz à la salinité marine ne pourra être mise au point avant 10 ans. Les techniques de croisement traditionnelles ont aussi permis d’obtenir plusieurs variétés de blé tolérantes à la sécheresse.
Les agriculteurs triplent leurs revenus en abandonnant l’arsenal chimique et en se libérant des dettes associées à l’achat de semences et d’intrants chimiques coûteux.
La faim dans le monde n’est pas due à un écart entre la production alimentaire et la densité de population ou le taux de croissance démographique. Les O.G.M. n’éliminent pas la cause principale de la famine : le manque d’argent ou de terre. Il n’y a pas de réelle pénurie alimentaire. Aujourd’hui, il se cultive suffisamment de nourriture pour alimenter toute la planète.

John Madeley rapporte ensuite des propositions précises qui ont été émises par les O.N.G. au moment de la conférence de Seattle. Beaucoup se déduisent de l’exposé précédent, aussi ne les reprendrons-nous pas maintenant. En substance il s’agirait de commercer moins pour manger mieux et d’établir comme priorité absolue la sécurité alimentaire dans l’Accord sur l’agriculture.

Abondamment documentée, cette enquête dresse un état des lieux précis du monde et avance des solutions évidentes. Tant que le pouvoir des transnationales qui ne recherchent que le profit, ne sera pas enrayé, l’alimentation ne pourra être garantie pour tous.


LE COMMERCE DE LA FAIM
La sécurité alimentaire sacrifiée à l’autel du libre échange
John Madeley
Traduit de l’anglais par Françoise Forest
262 pages – 28 euros.
Édité par l’Alliance des Éditeurs Indépendants – Collection « Enjeux Planète » – Paris – août 2002

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