Joseph Lefeuvre (1902-1988), plus connu sous le prénom de René, celui de son frère ainé décédé à l’âge de 10 ans, qu’il adopta en arrivant à Paris, est le fondateur et l’animateur des Éditions Spartacus. Alternant récits à la première personne, imaginés à partir de ses écrits, et chroniques biographiques, Denis Heudré retrace son parcours, ses engagements.
Fils d’un artisan maçon, il grandit à Livré, en Ille-et-Vilaine, où il est scolarisé à l’école publique – ses parents étant profondément hostiles à l’école libre – avant de passer une année scolaire à Rennes. À 15 ans, alors que son père est mobilisé, il travaille au Crédit Lyonnais, puis devient son apprenti lorsque celui-ci revient en octobre 1918. Il aurait aimé être instituteur mais sa sœur suit déjà cette voie et leurs parents n’ont pas les moyens d’entretenir un deuxième étudiant. Cependant, il prévient son père que la fatigue physique lui pèse beaucoup et qu’un jour il ira à Paris. Il comprend également son attirance pour les garçons, impossible à assumer au village.
Sa mère lui a transmis sa passion pour la lecture : « Pendant mon enfance, l'ennui était un compagnon bienveillant qui me plongeait dans mes livres ou bien me collait aux vitres de ma chambre. » Il dévore tout Loti. La Vie de Jésus de Renan le marque profondément au point de le transformer en incroyant. Pour voir du pays, il s'inscrit en préparation militaire, pour être en mesure de choisir son affectation. « Quitter l'ennui d'un village breton. Profiter du régiment pour partir sans décevoir sa famille. » Sur les quais de Seine, il découvre les livres de Marx, Kropotkine, Engels, Proudhon, Luxemburg et quelques revues politiques, dont Le Bulletin communiste de Boris Souvarine qui l'influence particulièrement, Mais aussi le Jean-Christophe de Romain Rolland qui le rallie à un idéal pacifiste et humaniste. Il monte une entreprise de bâtiment mais fait faillite au bout de trois ans. Il s’engage aux côtés de Souvarine, « infatigable militant communiste du stalinisme », en rejoignant dès 1926 le Cercle communiste Marx et Lénine, puis le Cercle communiste démocratique. Il devient secrétaire de l'association des amis de la revue Monde, hebdomadaire communiste fondé par Henri Barbusse, mais qui a refusé toute prise de contrôle par le Parti. Pour diffuser les échanges et les idées, fruits des rencontres, conférences et projections organisées dans ce cadre, il créé la revue Masses, en référence au magazine new-yorkais New Masses. Il apprend ainsi le métier de rédacteur en chef. Dans le numéro 5, en mai 1933, il lance une campagne pour la libération de Victor Serge et en 1934, fonde aussi la revue Spartacus, tout en étant correcteur dans une imprimerie.
Après les émeutes du 6 février, il rejoint la section Bataille socialiste, animée par Jean Zyromski et Marceau Pivert, au sein de la SFIO, qu’il quittera en octobre 1935, pour fonder, avec Pivert et Daniel Guérin notamment, la Gauche révolutionnaire, puis, en 1938, le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP).
Sont également évoquées ses relations avec Simone Weil, Mika Etchebéhère, Serge Quadruppani et bien d’autres.
Mobilisé en septembre 1939, il est fait prisonnier dans le cadre de la reddition de Dunkerque et passe cinq années dans le nord de l’Allemagne.
Denis Heudré prend soin d’intégrer ce parcours militant dans la grande histoire, en fournissant régulièrement des repères chronologiques en toile de fond : les révolutions russe et espagnole, l’exposition universelle ou l’assassinat de Trotsky, par exemple.
Quelques articles et titres des 600 Cahiers Spartacus sont présentés, certains tirés à 30 000 exemplaires. Beaucoup sont précurseurs, voire prémonitoires : sur la révolution russe et le stalinisme, sur les dangers du fascisme pour l’Europe, les relations entre Hitler et Staline qui aboutiront au Pacte germano-soviétique, l’Algérie, le virage négationniste de la librairie de la Vieille taupe,…
On sent un réel attachement à son sujet de la part de l’auteur. Denis Heudré, en effet, n’hésite pas à se mettre à sa place, à emprunter ses mots pour mieux saisir ses motivations et ses sentiments. « Lui qui aurait aimé être un enseignant, René Lefeuvre a essayé toute sa vie, en bon éducateur, d’élever le niveau de connaissances et de conscience chez les travailleurs. »
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
LA VÉRITABLE HISTOIRE D'UN PETIT GARS MONTÉ À PARIS POUR FAIRE LA RÉVOLUTION
René Lefeuvre dans les combats du 20e siècle
Denis Heudré
144 pages – 12 euros
Éditions Syllepse – Collection « Cahiers Spartacus » – Paris – Mars 2026
www.syllepse.net/la-veritable-histoire-d-un-petit-gars-monte-a-paris-pour-faire-la-revolution-_r_22_i_1161.html

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