23 avril 2026

EN FINIR AVEC LES IDÉES FAUSSES SUR L’HISTOIRE DE FRANCE

L'histoire de France est traversée de légendes et de croyances, érigées en roman national, déformées, manipulées à des fins politiques. Julien Théry, professeur à l'université de Lyon, s’attèle à quelques mises au point.


« CORRIGER LES IDÉES FAUSSES, C’EST L’ESSENTIEL DU TRAVAIL DES HISTORIEN·NES »
À l’appui de textes de Marc Bloch, il explique que loin de rectifier absolument des fake news, l’historien étudie comment elles naissent et pourquoi elles sont tenues pour vraies. « Pour saisir les enjeux et le sens d'une idée fausse, l'analyse de ses effets est en général plus fructueuse que celle des intentions – mal saisissables et souvent changeantes – nourries par ceux qui la partagent. »


« NOS ANCÊTRES LES GAULOIS »
Cette expression apparaît au début des années 1880 dans le Dictionnaire pédagogique d’Ernest Lavisse (1842–1922) qui assumait pleinement « la fausseté historique de ce mythe scolaire », excusée par « sa nécessité politique comme point de départ d'un récit unitaire de la nation ». Au Moyen Âge, on préférait raconter que les descendants d'un certain Francion, prince venu de Troie, serait à l’origine du royaume des Francs.
En réalité, les peuples que les Romains désignaient comme « gaulois » occupaient une grande partie de l'Europe occidentale : de la péninsule ibérique aux îles britanniques, de la Bretagne à l'actuelle République tchèque. Les nationalistes modernes de la seconde moitié du XIXe siècle ont adopté le découpage opéré arbitrairement par les conquêtes de Jules César : « la Gaule » correspondait aux territoires nouvellement soumis, donnant une unité fictive, alors qu'il n'a jamais existé de nation gauloise.

« LE MOYEN ÂGE FUT UNE ÉPOQUE DE TÉNÈBRES »
Julien Théry cite de nombreuses réussites des siècles médiévaux, notamment en matière juridique et constitutionnelle, souvent sous-estimée. Il évoque également les nombreuses cités–États italiennes et flamandes qui ont connu au XIIe et XIIIe siècle des systèmes d’auto-gouvernement collectif très perfectionnés, et rappelle que les chasses aux sorcières ne commencent qu’au début de l’époque moderne.


« LA FRANCE EST LA FILLE AÎNÉE DE L'ÉGLISE DEPUIS LE BAPTÊME DE CLOVIS »
C’est en 1896, à l’occasion de la célébration du quatorzième centenaire de Clovis, roi franc qui se convertit au christianisme, que la hiérarchie ecclésiastique, confrontée à la montée de l'anticléricalisme sous la IIIe République, trouva ce thème d'affirmation identitaire. Cette filiation est rapidement oubliée à la Libération jusqu’à ce que Sarkozy la réactive dans un discours à Rome fin 2007, inspiré par son conseiller Patrick Buisson. Il s’agissait désormais d'affirmer que la laïcité n'avait « pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes ». Cette exaltation ne relevait d’aucune motivation religieuse mais d'une stratégie politique consistant à miser auprès de l'opinion sur la peur et le rejet des populations issues d'autres traditions, notamment de l'immigration arabo-musulmane ou subsaharienne.
L’auteur retrace ensuite plus précisément la généalogie de cette expression depuis la première occurence en 1836 et explique que la Révolution française ayant substitué la nation au monarque comme dépositaire légitime de la souveraineté, il s'agissait de maintenir une filiation entre l'Église et la France elle-même, « entendue comme collectivité et non plus le dynaste placé à sa tête », lequel revendiqua d’ailleurs longtemps le titre de « fils ainé de l’Église », en concurrence avec les « rois catholiques » du royaume ibérique, et dont la reconnaissance pontificale tardive ne fut imposé que tardivement, par Louis XIV.


« CHARLEMAGNE, EMPEREUR À LA BARBE FLEURIE »
Chapitre un peu plus anecdotique puisqu’il explique que Charles le Grand portait plutôt la moustache et que « flurie » signifiait en réalité « blanchie » en ancien français. Ses conquêtes avaient permis d’unifier un territoire couvrant l’Europe de l’ouest, îles britanniques et péninsule ibérique exclues. Une vaste et foisonnante « mythologie mémorielle » l’a enrôlé, jusqu'à la « division Charlemagne ».


« CHARLEMAGNE A INVENTÉ L'ÉCOLE »
Idem. Si l’enseignement scolaire existait évidemment avant lui, il a quand même imposé une réforme qui a permis son développement. Ce cliché est apparu sous la IIIe République, alors que celle-ci entreprenait une massification de l'enseignement primaire, en mettant en avant des figures mythiques chargées d'incarner les principales valeurs du roman national.


« L'APPROCHE DE L'AN MIL PROVOQUA DE GRANDES TERREURS POPULAIRES CAR ON CRAIGNAIT LA FIN DU MONDE »
Ce cliché a été diffusé par l'historiographie romantique du XIXe siècle et notamment par Jules Michelet. Toutefois, une tradition eschatologique existe depuis longtemps. Par exemple, à partir du XVIIe siècle, un mouvement protestant, le sionisme, prône le retour de tous les Juifs en Terre sainte et leur conversion au christianisme, prélude à la fin des temps. Aux États-Unis aujourd'hui, des chrétiens évangéliques sionistes cherchent à précipiter l'avènement d'un royaume du Christ sur terre, censé durer mille ans, avant le Jugement dernier. Mais des mouvements millénaristes autour de l’an mille ne sont pas pleinement attestés, d’autant qu’à l’époque on se situait plutôt en années du règne du roi.


« IL Y A EU UNE ÉGLISE HÉRÉTIQUES CATHARE DANS LE MIDI DE LA FRANCE »
«Pays Cathare » est une marque déposée pour la promotion des activités touristiques et agroalimentaires dans le département de l'Aude, depuis 1991, alors que personne ne se revendiquait comme tel dans ces « terres d’hérésie » au Moyen Âge. « Il s'agit toujours de faire taire, éliminer les contestataire en les assimilant aux oppositions les moins acceptables, les plus insupportables aux yeux d'une époque. » L’auteur raconte comment le roi de France et la papauté se sont ligués contre le comte de Toulouse sous prétexte d'éradiquer l’hérésie.

Voir aussi : LES CATHARES, ENNEMIS DE L’INTÉRIEUR



D’autres « légendes » sont aussi démystifiées, comme le trésor des Templiers, mais nous ne pourrons tout reprendre ici. Retenons encore que :

  • Jeanne d’Arc a réussi à se faire entendre parce qu’elle se coulait parfaitement dans le moule de la prophétesse attendue, au contraire d’autres « concurrentes » qui s’étaient également rendues auprès du roi après avoir entendu des voix. « Depuis le Moyen Âge centrale, cette fonction prophétique féminine renouvelait en Occident celle des sibylles de l'Antiquité gréco-latine en se fondant sur la tradition biblique. »
  • Il y a un consensus chez les historiens pour affirmer qu’il n’y a pas eu de « génocide vendéen ». Lancée dans les années 1980, cette idée fausse conserve aujourd'hui sa fonction idéologique et contre-révolutionnaire.
  • Napoléon est « le premier dictateur militaire de l’époque moderne », responsable de guerres qui ont causé 3 millions de morts au minimum. Il a promulgué en 1804 un Code civil « profondément patriarcal et misogyne », rétablit l’esclavage. « Si Napoléon tient une place aussi importante aujourd'hui encore dans la culture de la droite française, c'est qu'il est le fondateur de sa principale tradition politique. […] Le bonapartisme consiste avant tout en une prépondérance donnée au pouvoir exécutif sur le législatif (d'où un mépris du parlementarisme) et le judiciaire (d'où les atteintes à l'indépendance des juges), autrement dit en une propension au gouvernement autoritaire, y compris, si nécessaire, au moyen de brutalités militaires ou policières. » « La tradition d'opposition au bonapartisme est devenue aussi identitaire au sein du socialisme français que le culte de l'empereur au sein de la droite. » Sa mémoire est entretenue par la très active fondation Napoléon, dotée par le fondateur des menuiseries Lapeyre.
  • Certains penseurs du mouvement ouvrier ont parfois repris certains préjugés hérités du vieil antisémitisme chrétien. « Les deux grands mouvements fondateurs de notre modernité politique au XIXe siècle, le socialisme et le nationalisme, ont d'abord réinvesti l'un et l'autre la judéophobie profonde héritée des anciennes sociétés chrétiennes. Mais ils l'ont fait pour des raisons et selon des modalités différentes, avec des débouchés opposés du tout au tout. L'affaire Dreyfus (1894–1906) fut le tournant crucial. À son issue, le mouvement ouvrier avait non seulement renoncé à l'assimilation du judaïsme au capitalisme, mais aussi fait volte-face, concernant cet imaginaire, en faisant de la lutte contre l'antisémitisme une nouvelle cause. La droite nationaliste, à l'inverse, mis dès lors plus que jamais son mot d'ordre “À bas les juifs ! » au cœur de son projet politique d'unité identitaire, avant de passer à l'acte contre les intéressés une fois parvenue au pouvoir avec le régime de Vichy. » L’antisémitisme reste un « marqueur d’infamie » et donc une accusation particulièrement disqualifiante, aujourd’hui utilisée contre des opposants politiques dangereux (Bernie Sanders, Mélenchon, Bourdieu en 1995 ou Jeremy Corbyn en 2019, évincé alors qu’il allait accéder au pouvoir avec un programme de rupture socio-économique inacceptable pour les milieux dirigeants britanniques).
  • L’accord de Munich ne fut en rien la cause de la Seconde Guerre mondiale mais bien « l'extrême sévérité des traités imposés aux vaincus en 1919 » et ses conséquences désastreuses sur le plan socio-économique mais aussi idéologique.
  • Le « mythe résistancialiste » ne résiste pas à l’étude. De Gaulle a imposé à grand-peine aux États-Unis et au Royaume-Uni de traiter la France comme l'un des alliés et non comme un membre de la coalition vaincue des régimes fascistes, forgeant ainsi la fiction selon laquelle la vraie France n'était pas à Vichy mais à Londres.
  • De même, tous les Français n'ont pas collaboré ni approuvé la collaboration mais l'immense majorité s’en tint à une position attentiste.
  • La France a fourni un soutien inconditionnel et décisif à la dictature raciste du président Juvénal Habyarimana puis, une fois le génocide commencé, n'a ni cherché à l'arrêter ni cessé son engagement au côté du gouvernement rwandais en train de le perpétrer. Voir aussi : L’ÉTAT FRANÇAIS ET LE GÉNOCIDE DES TUTSIS AU RWANDA
  • Le mythe de « la fin de l’histoire », défendu par Francis Fukuyama, est également mis à mal.


Avec cet essai fort utile Julien Théry ne se contente pas de malmener un certain nombre de légendes, il s’emploie à déployer la complexité de la réalité historique et à comprendre l’usage et la persistance de tels mythes.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


EN FINIR AVEC LES IDÉES FAUSSES SUR L’HISTOIRE DE FRANCE
Julien Théry
192 pages – 13,50 euros
Éditions de l’Atelier – Collection « En finir avec les idées fausses » – Paris – Octobre 2025
editionsatelier.com/boutique/accueil/501-en-finir-avec-les-idees-fausses-sur-l-histoire-de-france-9782708254329.html
 


Voir aussi :

LA FRANCE ÉTERNELLE, UNE ENQUÊTE ARCHÉOLOGIQUE

LES CATHARES, ENNEMIS DE L’INTÉRIEUR

14-18. LES REFUS DE LA GUERRE

L’ÉTAT FRANÇAIS ET LE GÉNOCIDE DES TUTSIS AU RWANDA




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