Le 8 décembre 2020, neuf personnes surveillées par la DGSI sont interpelées et poursuivies pour « association de malfaiteurs terroristes ». Toutes ne se connaissent pas et Libre Flo, ancien engagé au sein des YPG, au Rojava semble être leur seul dénominateur commun. Leur procès s’est déroulé entre le 3 et le 27 octobre 2023. Il est raconté par celles et ceux qui se sont relayé·es pour y assister, rapporter son déroulement et donner leur point de vue : les sentiment d’ « une justice instrumentalisée à des fins politiques s’impose ». « Au vu du parti-pris judiciaire punitif qui semble avoir décidé de faire des exemples par le biais de la répression, une issue positive du procès s'annonce compliquée, et ce malgré une défense qui met largement en évidence les failles, les dangers, les manquements et parfois même l'absurdité des accusations. »
Les comptes rendus, très personnels, s’attachent beaucoup aux descriptions de la « mise en scène », aux aspects techniques comme aux ressentis. Ainsi, Audrey Vernon souligne que le PDG de Lafarge, poursuivi pour financement illégal du terrorisme, n’a, lui, jamais fait de détention provisoire, et rapporte les rires du parquet lorsqu’une avocate de la défense explique que ses citations à comparaître comme témoin n’ont pas été retirées par les enquêteurs de la DGSI. La présidente répond qu’elle ne peut pas les forcer.
Un à un, les prévenu·es sont interrogé·es sur leur vie, « déballée scrupuleusement » pour « chercher des réseaux introuvables », des preuves, des antécédents, des évidences supposées : des passages sur la ZAD de Sievens, dans un squat toulousain. On ne trouvera que des rivières, des forêts, des poules, des ami·es, le goût de l’échange et de l’entraide, des rigolades, des inquiétudes pour l’avenir. On demande à Simon, artificier à Disneyland, de revenir sur l’accident de scooter qu’il a eu à 15 ans : percuté par une voiture qui lui a grillé la priorité… conduite par un policier ivre. Il se montre hésitant : « Le moindre doute que l'on peut avoir sur l'institution policière peut ici être retenu à charge, j'ai donc eu peur d'en parler. »
Les « explosifs » sont justement l’ « un des éléments principaux sur lequel repose le récit d'un projet terroriste du non-groupe des 7 inculpé·es ». Pendant le premier confinement, dans un moulin en Dordogne, certain·es ont joué avec des pétards qu’ils et elles ont fabriqués. Une explosion un peu trop forte les fera tout arrêter immédiatement. De la même façon, leurs parties d’Airsoft seront décrites comme « des entrainements para-militaires » (sic). Pourtant, ils s’y sont rapidement emmerdés.
Des propos leur sont reprochés, extraits des écoutes dont seulement 0,72% ont été retranscrites. Leurs avocats accusent une compilation extrêmement sélective et expliquent que « tout langage n’est pas performatif ». Leurs lectures, ou des articles téléchargés (parmi des milliers d’autres) mais non lus, sont aussi utilisés comme « preuves ».
Les conditions de leurs arrestations et surtout de leurs interrogatoires initiaux sont également évoquées : privation de nourriture, de boisson, de médicaments, de sommeil, mensonges pendant les pauses techniques, alors que la caméra est éteinte. Les avocats n’ont pu avoir accès aux vidéos mais seulement aux transcriptions dans lesquelles le tutoiement récurrent est remplacé par le vouvoiement. « Je ne sais pas exactement ce que la DGSI espère accomplir avec ce procès, sauf à démontrer que ce sont des guignols et des brutes adeptes de la torture blanche qui ont sérieusement besoin d'être recadrés », commente Patrick K. Dewdney.
On comprend que la procédure à charge a cherché à construire un récit en amalgamant et sur-interprétant des éléments épars. L’ensemble repose sur des suppositions et des extrapolations. L’enquête elle-même reconnait l’absence de projet réel. Camille Leboulanger évoquera Baudrillard pour qualifier son impression que « ce procès n'a plus aucun rapport avec la réalité », qu’il n'est qu'un simulacre. Arno Bertina, lui, pointe « l’État paranoïaque [qui] cherche à faire croire que ce sont les autres, les paranoïaques ».
Les plaidoiries des avocat·es, avec leur variété de tons et leurs différences de style, sont longuement rapportées. Malgré leur habileté, les condamnations tombent.
Alors que leur procès en appel commencera le 4 mai, il est urgent de se plonger dans ces témoignages pour comprendre et dénoncer les rouages d’une logique capable de broyer, demain, n’importe laquelle ou lequel d’entre nous : « La peur érigée en système de justice n'est rien d'autre qu'un mode de gouvernement contre lequel il faut se solidariser. »
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
QUI TERRORISE QUI ?
Chronique du procès des inculpé·es du 8/12
Audrey Vernon, Pier Ten, Serge Quadruppani, Métie Navajo, Rachel Saada, Jean Rochard, Patrick K. Dewdney, Thomas Coutrot, Macko Dragan, Anne Marchand, Camille Leboulanger, Arno Bertina, brina & dilem, Camille.
220 pages – 9 euros
Éditions Tahin Party – Magnat-l’étrange (23) – Avril 2026
tahin-party.org/quiterrorisequi.html
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