21 avril 2026

RÉSISTANCES SURRÉALISTES

En 1940, Claude Cahun et Marcel Moore, réfugiées à Jersey, diffusent des tracs, signés d’un mystérieux soldat sans nom, afin de démoraliser les soldats de la Wehrmacht. Pendant ce temps, dans le Paris occupé, alors que l’essentiel des surréalistes historiques s’exile aux États-Unis ou au Mexique, de jeunes peintres et poètes lancent une revue antinazie et antivichyste : La Main à plume. Léa Nicolas-Teboul propose un récit croisé de ces deux histoires de résistance inspirée par les ressources esthétiques et intellectuelles du mouvement surréaliste.

Née à Nantes en 1894, sous le nom de Lucy Schwob, Claude Cahun s’installe à Paris au début des années 1920, avec sa compagne de toujours, Suzanne Malherbe, plus connue sous le pseudonyme de Marcel Moore. Elles écrivent, photographient, fréquentent la librairie d’Adrienne Monnier et contribuent à Inversions, la première revue consacrée à la cause homosexuelle. Après un bref aperçu biographique, l’auteur s’attache à recenser leurs nombreuses collaborations artistiques, notamment avec les surréalistes. Elles suivent la rupture de ceux-ci avec le PCF à qui ils reprochent l’absence de démocratie interne, le repli sur des valeurs réactionnaire comme la famille et la patrie, incompatibles avec un antifascisme de combat. Cahun participe, entre autre, à la fondation de la revue Contre-attaque. « En cette fin des années trente, la place de Cahun dans le groupe surréaliste est à la fois nodale et marginale. Elle est “la seule femme à prendre part aux discussions idéologiques“, et la première femme surréaliste à n'être ni femme de, ni muse ni amante. Antimuse plutôt. » En 1938, toutes deux s’installent à Jersey.

En janvier 1938, alors que s’ouvre à Paris la dernière exposition internationale du surréalisme avant la guerre, une nouvelle génération antifasciste fait son entrée dans le groupe : le photographe Robert Rius, Jacques Bureau, critique de jazz et fondateur du Hot club de France, Gérard de Sède et Jean-François Chabrun, auteur du manifeste Entartete Kunst, sur l’Art dégénéré dont il a visité l’exposition en Allemagne, notamment, venus de la revue de poésie des Réverbères. Au printemps, André Breton et Jacqueline Lamba rencontrent Trotski, Diego Rivera et Frida Kahlo au Mexique, où ils rédigent un manifeste Pour un art révolutionnaire, prélude à la formation de la FIARI. Quelques mois plus tard, le groupe est dispersé, Paris déserté. La plupart se retrouvent autour de Breton à Marseille, avant de s’exiler, grâce au Comité de secours américain, accélérant « l’insertion du surréalisme sur le marché mondial de l’art et sa muséification ». La révolte de ceux qui restent est désormais inséparable d’une entrée en résistance.
À l’automne 1940, un noyau dur continue de se réunir au Dôme, à Montparnasse, prenant le nom de La Main à plume, nom de la première publication qui paraît à la fin du printemps 1941, affirmant une capacité de résistance, intellectuelle et effective, face “à la perméabilité historique des consciences imbéciles“, tout en rouvrant les temps historiques à des possibilités utopiques. Ne se déclarant pas comme périodique et changeant de nom à chaque livraison, elle parvient à échapper à la censure. Dans les rues, ses membres recouvrent les affiches de propagande allemande de placards ou de papillons surréalistes, fabriquent des faux papiers et planquent des Juifs, des étrangers puis des réfractaires au STO. Léa Nicolas-Teboul documente leurs diverses activités et propose une analyse de leurs productions littéraires et de leurs influences : « flux d’images brutes » destiné à éveiller la conscience des lecteurs sous l’Occupation. La notion d’homme-objet, formée sur le modèle de L’Homme-machine, renvoie à « un être humain générique, débarrassé de la propriété privée, de l’aliénation et devenu véritablement un être objectif car se réalisant dans ses produits, son activité et […] ses rêves ». À la parution de La Conquête du monde par les images, en juin 1942, plusieurs membres sont arrêtés.

Le 30 juin 1940, l’arrivée massive des Allemands à Jersey – on comptera jusqu’à 20 000 soldats, soit un pour 3 habitant·es –, jusqu’à l’hôtel et sur la plage près de la maison de Claude Cahun qui envisage d’abattre un officier pour calmer sa rage, avant de se tourner faire des moyens plus dans ses cordes. Marcel Moore parle un excellent allemand et traduit leurs tracts dans une langue soignée et crédible pour faire exister un soldat de la Wehrmacht imaginaire qui exprimerait son horreur de la guerre, d’une guerre sans fin : « La contre–propagande du Soldat son nom se saisit des outils de la fiction pour dire le vrai. » Insérés entre les pages des magazines dans les librairies, accrochés ou déposés près des bâtiments où loge l’armée, jusque dans les poches lorsque l’occasion se présente, ou sur les croix des tombes fraîchement couvertes, ils sont destinés à briser le moral des troupes. Encore une fois, l’auteur soumet ces activités à une analyse extrêmement poussée, littéraire et philosophique.

Dans une lettre à André Breton, la Main à plume, se qualifiant de « francs–tireurs du surréalisme en France occupée », défend, en juillet 1943, son « choix de l'autonomie contre le front uni de la résistance intellectuelle et affirme l'horizon d'une révolution sociale qui suivra la guerre ». En octobre 1942, le groupe a publié Poésie et Vérité 1942 d’Éluard, tiré à 5 000 exemplaires, qui s’arrache comme des petits pains. Mais plusieurs tracts et manifestes dénoncent le manque de clarté idéologique du regroupement national de la Résistance en cours. Leurs autres activités de résistance sont également rapportées, jusqu’au printemps et à l’été 1944, quand plusieurs membres choisissent de rejoindre la maquis et les organisations dirigées par le PC pour préparer l’insurrection nationale qui doit accompagner le débarquement. Choix tactique qui donne la priorité à la lutte antifasciste mais mine le collectif en suscitant des dissensions. Plusieurs seront arrêtés et exécutés pendant des actions de guérilla.

Le 25 juillet 1944, la maison de Cahun et Moore est perquisitionnée. Des copies de leurs milliers de tracts sont découvertes. Elles sont arrêtées et interrogées, poussées à dénoncer leur chef, forcément derrière une organisation aussi sophistiquée. Jugées par un Conseil de guerre, elles sont condamnées à mort mais graciées par les autorités jersiaises, qui sentent certainement le vent tourner.

Léa Nicolas-Teboul tire de l’oubli deux épisodes oubliées de l’histoire du surréalisme et de celle de la Résistance. Forte d’une vaste connaissance de son sujet, elle livre non seulement un récit minutieux et captivant, mais aussi une analyse d’une grande sagacité. De nombreuses illustrations ponctuent cet essai.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

 

RÉSISTANCES SURRÉALISTES
Claude Cahun et la Main à plume
Léa Nicolas-Teboul
202 pages – 17 euros
Éditions Terres de feu – Paris – Février 2026
editions-terresdefeu.com/catalogue-9

 

 

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