16 avril 2026

EXTERMINATE ALL THE BRUTES

Avec ce livre, conçu conjointement avec la série documentaire éponyme, Raoul Peck entend déconstruire l’histoire officielle et eurocentrée, « montrer l’échec des grandes idées humanistes et leur dévoiement au service des pouvoirs », en adoptant la perspective de ceux qui ont été conquis, vendus, massacrés, torturés, éradiqués. Mettant en réseau les travaux de trois chercheurs, Sven Lindqvist, Roxane Dunbar-Ortiz et Michel-Rolph Trouillot, il s’attache à redonner à ceux-ci toute leur place dans l’histoire et à mettre ne lumière les mécanismes qui ont contribué à les évincer.

« L'histoire est le fruit du pouvoir. Et le pouvoir joue un rôle crucial dans ce récit. Car l'histoire devient toujours, au mieux, un récit sur les vainqueurs. » Ainsi l’origine coloniale des États-Unis est absente, niée.
Le titre de cet ouvrage fait écho à une phrase prononcée par Kurtz dans le roman de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres. Il résume toute la déshumanisation qui autorise ensuite tous les crimes. Sven Lindqvist l’a déjà reprise comme titre de son ouvrage, dans lequel il explique comment la race à été inventée par les royaumes chrétiens du nord de l’Espagne, appuyés par les souverains d’Europe, et comment, en 1478, le pape a approuvé l’Inquisition espagnole, chargée d’enquêter sur la « pureté du sang » des convertis maures et juifs,, fondant « l'idéologie de la suprématie de la race blanche ». Ce chemin mène à Auschwitz et « droit au cœur de l'Amérique ».
Dès le début, les premières colonies aux États-Unis, comme leur extension, reposaient sur l’élimination des habitants d’origine. « La terre des hommes libres », comme le clame l’hymne national, a été fondée par un « colonialisme de peuplement », et le sang versé pour le protéger est avant tout du sang indigène. 
Raoul Peck parsème son exposé de rappels historiques et d’anecdotes édifiantes, illustrés par de nombreuses images, extraites de son film, reconstitutions ou documents d’archives.

Michel-Rudolph Trouillot ne dit pas autre chose dans Silencing the Past. Il revient sur l’histoire d’Alamo, défaite devenue victoire dans les mémoires, et sur la doctrine de la découverte qui invisibilise la catastrophe démographique inaugurée par Christophe Colomb. Il rappelle que « quand se produisit la Révolution américaine, l'ethnocentrisme européen avait déjà fusionné avec le racisme scientifique et dessinait dorénavant le paysage idéologique des deux côtés de l'Atlantique. » La Révolution haïtienne, « la seule révolution qui ait concrétisé l'idéal des lumières : liberté, fraternité et égalité pour tous », a longtemps été passée sous silence, parce qu'elle contredisait tout ce que l'Occident prétendait être. Elle a joué un rôle central dans l'effondrement complet de tout le système esclavagiste et dans la libération de l'Amérique latine. Alors même qu'elle se produisait, elle était impensable dans le cadre d'une pensée occidentale centrée sur elle-même.

Roxane Dunbar-Ortiz a écrit sa Contre-histoire des États-Unis, en plaçant les Amérindiens au centre, en réponse à Howard Zinn qui n'avait su comment l'écrire dans son Histoire populaire des États-Unis. Toutes les guerres américaines, par la suite, n’ont fait que rejouer les « guerres indiennes » originelles.

Avec cet exposé touffu et abondamment illustré, que nous avons survolé, Raoul Peck donne envie de découvrir sa série, réalisée de concert, et de lire Michel-Rudolph Trouillot (ce que nous avons fait illico). Un bel outil d’instruction.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


EXTERMINATE ALL THE BRUTES
L'histoire a toujours été écrite par les vainqueurs. Il est temps de changer de point de vue.
Raoul Peck
Avec Sven Lindqvist, Roxanne Dunbar-Ortiz et Michel-Rolph Trouillot
Traduction Pierre Furlan et Raoul Peck
228 pages – 10,40 euros
Éditions 10 X 18 – Paris – Mai 2023
www.lisez.com/livres/exterminate-all-brutes/9782264082039


Voir aussi :

Faire taire le passé (à venir) 

 

 

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