20 avril 2026

PLUTÔT NOURRIR, L’APPEL D’UNE ÉLEVEUSE

Plus de vingt de moyenne au bac, diplômée de Sciences Po, conseillère en développement à Hong Kong puis à Londres, Noémie Calais est désormais éleveuse de cochons dans le Gers. Avec Clément Osé, ancien camarade de promotion, elle raconte les raisons de cette bifurcation et ce qui la motive désormais, « pour sortir d'un débat confisqué par le manichéisme, par le “pour ou contre l’élevage“, par l'opposition binaire entre véganisme et l'industrie de la viande, qui occulte la possibilité d'une autre relation à l'animal, à la vie, à la mort ». 

Au pays de Galles, dans la ferme familiale des parents de son compagnon, rencontré à Hong Kong et suivi à Londres, où ils passent des week-ends prolongés, elle fait la connaissance des cochons. S’imaginant tout d’abord maraîchère, convaincue que bientôt tout le monde sera végan, « son cœur ne lui parle que de cochons ». Elle s’inscrit donc à une formation à la transformation de la viande dans le Cantal, où elle découvre la misogynie ordinaire : « Le triomphe de l'homme sur la bête, sur la chair, sur la femme. », écrit-elle dans ses carnets. Puis elle s’installe aux Bourdets, ferme du Gers en pleine transmission, reprise par un collectif, où elle pourra profiter des complémentarités agronomiques : elle fournira le fumier aux maraîchers, récupérera leurs légumes abîmés et le petit-lait de la bergerie.
Clément Osé, à la fois observateur et « biographe » raconte les conditions de travail, la fatigue, les journées harassantes de découpe à la Coopérative d'utilisation de matériel agricole (CUMA), les marchés, les dettes et les difficultés à se sortir un revenu.
Au bout de trois ans, pour « débrancher », « parler et penser à autre chose », elle décide de quitter sa yourte, qu’elle conservera comme bureau, pour partir vivre en coloc à Auch. « Besoin de confort, de chaleur. Chaleur de chaudière et chaleur humaine. » Elle découvre le « syndrome de Pacahontas » lorsque ses amis viennent la voir, s’impliquent pleinement avec elle, découvrent les coulisses de la production, avant de reprendre leur mode de consommation urbain comme si rien ne s'était passé.
En conclusion de cette première partie autobiographique, elle revient brièvement sur l’épisode déclencheur, survenu fin 2015, lorsqu’elle est diagnostiquée électrosensible, à 25 ans, avec les symptômes d’un pré-alzheimer. Elle doit absolument changer d’environnement et opte pour la quasi zone blanche des Bourdets.

Noémie Calais interroge ensuite le paradoxe entre la relation de tendresse et d’empathie de l’éleveur à son animal et sa finalité qui est de le tuer pour le manger. Elle refuse de déléguer l’abattage, cette division du travail crée par l’industrialisation de la production animale au XXe siècle. Elle présente également les différences entre ses pratiques, l’élevage intensif et l’élevage industriel, puis explique pourquoi ses produits sont mathématiquement plus chers. Cependant, elle refuse de les commercialiser dans des grands restaurants ou des épiceries fines, considérant que « vendre loin et cher un produit de terroir tout en privant les locaux, ce serait la même imposture que de vendre un immeuble sur la Croisette à un riche investisseur étranger après avoir exproprié un petit pêcheur ». Elle soulève ainsi de nombreuses questions éthiques qui devraient alimenter bien des débats, sur des sujets extrêmement clivants. Elle affirme que la désobéissance est un devoir civique si des pratiques d’élevage légitimes (réfléchies et responsables) deviennent demain illégales. Clément Osé contribue à alimenter les réflexions en apportant des éléments statistiques et théoriques. Dans ses carnets, elle aussi couche ses pensées : « Choisir la vie, c'est choisir la mort. Je le répète comme un mantra. Il m'est insupportable de recevoir des leçons de personnes qui s'achètent une bonne conscience en décidant de s'extraire du rapport à l'animal plutôt que d'oser le regarder en face, dans sa complexité et son ambivalence. » Son témoignage s’avère donc non seulement intéressant en soi mais propice à bien des méditations.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

PLUTÔT NOURRIR, L’APPEL D’UNE ÉLEVEUSE
Noémie Calais et Clément Osé
256 pages – 18,90 euros
Éditions Tana – Paris – Septembre 2022
240 pages – 7,90 euros
Éditions Pocket – Paris – Février 2024

 

 


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire