L’écoféministe Maria Mies entreprend, alors qu’elle a 76 ans, de rédiger ses mémoires, pour ne pas laisser à d’autres le soin de le faire et parce qu’elle seule sait quel rapport il y a entre le village et le monde.
Elle est née et a grandi dans l’Eiffel, entre Trèves et Cologne, à 30 kilomètres de la frontière belge, dans une ferme de 12 hectares : « Dans mon enfance, notre village Auel était majoritairement autosuffisant. Il n'était certes composé que de 31 maisons et de 300 habitants, mais il y avait là presque tout ce dont les humains ont besoin pour survivre. Même pendant un long et rude hiver, quand tous les chemins étaient enneigés, personne n'y mourrait de faim ou de froid. » Elle raconte la division du travail entre les sexes, l’importance du principe de réciprocité dans l’économie villageoise et paysanne, le « magasin de denrées coloniales » où l’on pouvait échanger contre des œufs, faute d’argent, les marchandises pas directement produites par la terre, les travaux communautaires. Les enfants étaient beaucoup mis à contribution. « Et ce travail était nécessaire. Car ce n'était pas un travail aliéné comme à l'usine. Nous apprenions le processus de travail du début à la fin, et le produit de ce travail nous appartenait. Oui, c'était la base existentielle de nos vies. Et c'est pour cela que le travail avait du sens. Le fait d'avoir la conscience immédiate de la nécessité de notre travail – sans ce travail, nous n'avions rien à manger – nous aidait à le faire sans trop protester. »
Les conflits ne manquaient cependant pas, comme au début des années 1930, lorsque le national-socialisme divisa jusqu’au sein des maisons. À 11 ans, elle poursuit sa scolarité à la Hauptschule ouverte par les nazis à 12 kilomètres, puis au lycée, dans lequel un internat pour filles venait d’être ouvert, puis au Pädagogium, une académie pédagogique pour devenir institutrice ouverte par le gouvernement français d’occupation et où sont appliquées les idées de l’éducation nouvelle. Idéaliste et romantique, elle entame une relation épistolaire avec un opérateur radio pakistanais rencontré à l’entrée d’un musée à Munich. Elle s’intéresse alors à l’islam. « Déjà à l'époque, j'avais compris que ce qui sépare ces deux communautés religieuses, ce ne sont pas leurs différences, mais leurs profondes ressemblances. Toutes deux, comme le judaïsme, tirent leurs racines de l'Ancien Testament, un livre “révélé“, écrit par des prophètes et des castes de prêtres. Au cœur de cette révélation, on trouve un dieu jaloux, monothéiste et patriarcal, qui exige obéissance et fidélité de son peuple, comme un époux le fait de sa femme. Le monothéisme et la monogamie, en particulier celui de la femme, sont intiment liés. L'hostilité qui s'est développée sur un intervalle de deux mille ans entre les trois “religions du livre“ est différente de celle entre les chrétiens et les païens. Il s'agit au final de jalousie et de concurrence entre les fils d'un patriarche. Il s'agit du contrôle des femmes. »
Devenue institutrice, elle passe ses étés dans des chantiers internationaux, en Allemagne mais aussi en France et au Liban, où elle rencontre Petra, une néerlandaise qui lui dit : « Maria, mieux vaut une mauvaise réalité qu'un beau rêve ! ». Elle abandonne alors sa vision uniquement romantique et idéaliste de l'amour et de la fraternité entre les peuples, et devient réaliste. Elle postule pour un poste de lectrice auprès du Goethe Institut et, en 1962 s'installe à Pune en Inde, où elle mène une enquête sociologique auprès de ses étudiants sur leur motivation. Son essai de 92 pages sera même publié. La bibliothécaire lui confie La Femme mystifiée de Betty Friedan, dont la lecture lui permet de comprendre la condition de la femme.
De retour en Allemagne, elle prépare une thèse de doctorat pour comprendre comment les femmes indiennes parviennent à imposer leur choix d'études et de métier dans une société patriarcale, s’intéresse au marxisme et la onzième Thèse sur Feuerbach devient son leitmotiv : « les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières. Ce qui importe c'est de le transformer. » En 1968, elle s’engage dans des groupes de prière nocturne à Cologne, qui associaient réflexion et action, aboutissant notamment à la création de cercles de parole de femmes.
Docteure en 1972, elle est nommée au Département de pédagogie sociale de la nouvelle université des sciences appliquées de Cologne, où elle applique la méthode de conscientisation de Paolo Freire.
Le mouvement féministe s’est étendu simultanément dans le monde entier. De nombreux problèmes contemporains ont déjà été formulés par les féministes au milieu du XIXe siècle. Elle participe, en 1976, à l’ouverture du premier foyer pour femmes victimes de violence intrafamiliale en RFA, conçu comme un lieu autonome où les personnes accueillies « vivant une situation de détresse extrême pourraient organiser leur vie de manière indépendante, collective et solidaire ». Puis, avec ses collègues Veronika Bennholdt–Thomsen et Claudia von Werhof , elle met en lumière l’approche de la subsistance, apparue en Amérique latine mais considérée alors comme « précapitaliste et rétrograde » : le travail domestique dans le capitalisme, le travail des femmes, est exploité et approprié de la même façon que la production des petits paysans et des colonies, et que celle de la nature. En 1983, elles publient ensemble Femmes, la dernière colonie. Au cours d’une étude en Inde, elle développe la notion de « housewifization » pour désigner le lien entre industrie domestique et accumulation du capital. Elle poursuit son approche de « recherche réciproque » et met en place des rencontres régulières qui font devenir des espaces de conscientisation et d'organisation pour les femmes. Ainsi vont-elles imposer que lorsque des hommes battent leurs femmes, ceux-ci doivent quitter le foyer car « la maison appartient à la femme ! », contrairement à ce qui se passait en Allemagne par exemple.
En 1979, elle est nommée à l’International Institute of Social Studies (ISS) à La Haye, où elle anime un cursus de womens studies.
Elle évoque également longuement la campagne internationale contre la technique génétique et reproductive, organisée par des féministes du monde entier en 1985. Elle considère la création de vie humaine in vitro comme une expropriation supplémentaire du corps des femmes, ouvrant la porte vers la production d’humain à l'échelle industrielle commerciale : « pour cette bio–industrie, le rôle de la femme se limitait à livrer des matières premières. » « Le désir individuel d'un homme ou d'une femme d'avoir un enfant biologique “à soi“ n'était que l'expression de la pensée de propriété de la petite famille capitaliste. » La lecture de l’essai de Lori B. Adrews, My Body My Property, fait s’écrouler en elle le dogme selon lequel l’émancipation des femmes passerait par des inventions technologiques, comme la pilule ou la technique reproductive.
Elle milite également pour la paix, contre le stationnement des euromissiles de l'OTAN en Allemagne, puis contre la première guerre du Golfe. Elle découvre aussi les textes des écoféministes américaines et critique le concept d’émancipation instrumentale de Simone de Beauvoir. Elle raconte aussi sa participation à la lutte contre l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI), en 1997 et 1998, contre les conférences de l’OMC, à partir de celle de Seattle, en 1999, puis son engagement dans le mouvement altermondialiste et sa fondation d’un réseau de femmes au sein d’ATTAC. Enfin, elle se retire dans le village de sa mère et cultive son jardin, créant un bout de « vie bonne ».
La vie de Marias Mies est entièrement dédiée à l’imbrication de la théorie et de la pratique. Si certaines de ses prises de positions, notamment à propos de l’IVG et de la reproduction assistée, pourront paraître inattendues, ses contributions à la théorie de la subsistance sont fort enrichissantes.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
LE VILLAGE ET LE MONDE
Histoire de ma vie et de mon temps
Maria Mies
Traduit de l’allemand par Tsara Hibold
470 pages – 26 euros
Éditions La Lenteur – Lodève– Octobre 2026
librairie-quilombo.org/le-village-et-le-monde

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