En novembre 1996, le philosophe Cornelius Castoriadis s’entretient avec Daniel Mermet, pour son émission Là-bas si j’y suis.
Constatant que la querelle entre la gauche et la droite a perdu tout son sens, puisque tous disent la même chose et qu’ils ne peuvent que « suivre le courant » : « appliquer la politique ultralibérale qui était la mode », il précise que cette insignifiance se retrouve dans d’autres domaines : les arts, la philosophie ou la littérature. « C'est cela l'esprit du temps : sans aucune conspiration d'une puissance quelconque qu'on pourrait désigner, tout conspire, au sens de respire, dans le même sens, pour les mêmes résultats, c'est-à-dire l'insignifiance. »
La politique présuppose deux capacités : accéder au pourvoir, c’est-à-dire flairer l’opinion publique et être télégénique, puis en faire quelque chose, c’est-à-dire gouverner, ou plutôt ne rien faire, suivre le courant.
Rappelant qu’Aristote considérait qu’être citoyen c’est être capable de gouverner et d'être gouverné, c’est-à-dire tout ce que la vie politique désapprend aujourd’hui, considérant qu’il est préférable de confier les affaires aux experts, il confie : « J'ai toujours pensé que la démocratie dite représentative n'est pas une vraie démocratie. »
Depuis les révolutions américaine et française jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, il y avait « un conflit social et politique vivant », des idéologies, révolutionnaire comme réformistes, voulaient vraiment changer des choses dans la société. Au lieu d’analyser leur disparition et l’effondrement de l’Union soviétique et du communisme, les intellectuels ont ressorti « le libéralisme pur et dur du début du XIXe siècle, celui qu'on avait combattu pendant 150 ans. » « Si le capitalisme avait été laissé à lui-même, il se serait effondré cent fois. Il y aurait eu une crise de surproduction tous les ans. Pourquoi ne s'est-il pas effondré ? Parce que les travailleurs ont lutté. Ils ont imposé des augmentations de salaire, créant ainsi d'énormes marchés de consommation interne. Ils ont imposé des réductions du temps de travail, ce qui a absorbé tout le chômage technologique. » Alors que les libéraux ont toujours soutenu qu’il faut faire confiance aux marchés, dès les années 1930, les néolibéraux et les économistes académiques ont réfuté qu’il puisse y avoir un équilibre dans les sociétés capitalistes. Alors que domine aujourd’hui la résignation et la conviction qu’il n’y a pas d’alternative, il invite à « la résurgence d'une critique puissante du système et une renaissance de l'activité des gens, de leur participation à la chose commune ».
Il rappelle que les Grecs ont inventé les élections. Cependant, les magistrats étaient désignés par tirage au sort ou rotation, parce que « la politique n’est pas une affaire de spécialistes. Il n'y a pas de science de la politique. Il y a une opinion, la doxa des Grecs, il n'y a pas d’epistemè. » Pa contre, pour les chantiers spécialisés, des spécialistes sont élus. « Parce que élection, cela veut dire élection des meilleurs. » La doxa doit être cultivée… en gouvernant. « La démocratie […] est une affaire d'éducation des citoyens, ce qui n'existe pas du tout aujourd'hui. » En France, 60% des députés ont avoué ne rien comprendre à l’économie. Comme les ministres, ils sont asservis à leurs techniciens, choisis parce qu’ils partagent leurs opinions.
Il explique aussi que « l'homme est un animal qui désire la croyance, qui désire la certitude d'une croyance, d'où l'emprise des religions, d'où l'emprise des idéologies politiques ».
Les sociétés archaïques ou traditionnelles étaient des sociétés de répétition, sans désir irréductible. À l'époque moderne, il y a une libération par rapport aux contraintes de la socialisation des individus, mais sans apprentissage de l'autolimitation, individuelle et collective. « La société capitaliste aujourd'hui est une société qui à mes yeux court à l'abîme à tout point de vue parce que c'est une société qui ne sait pas s'autolimiter. » La liberté, d’accumuler de la camelote ou de zapper devant la télé, est une fausse liberté. « La liberté, c'est l'activité, et l'activité qui sait poser ses propres limites. »
Bref mais inspirant. Hâte de découvrir d’autres textes de Cornelius Castoriadis.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
POST-SCRIPTUM SUR L’INSIGNIFIANCE
Cornelius Castoriadis
Entretiens avec Daniel Mermet en novembre 1996
42 pages – 5,95 euros
Éditions de l’Aube – Collection « Intervention » – La Tour d’Aigues – Avril 2002
Texte à retrouver aussi sur le site de Là-bas si j’y suis : la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/le-triomphe-de-l-insignifiance

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