18 septembre 2026

ÂGE DE PIERRE, ÂGE D’ABONDANCE

L’anthropologue et économiste américain Marshall Sahlins soutient et démontre que l’économie des sociétés primitives, sur la base d’informations sérieuses et connues, est la première et, jusqu’à présent, la seule économie d’abondance, contrairement aux idées reçues.
En effet, les manuels, y compris d’anthropologie, perpétuent une vision sombre de la vie au paléolithique : leur incompétence technique condamnait les chasseurs à peiner pour obtenir tout juste de quoi ne pas mourir de faim, sans loisir pour « fabriquer la culture ». Et les traités d’économie la désignent comme mauvais exemple : une économie dite « de subsistance ». « Pour le sens commun, une société d'abondance est une société où tous les besoins matériels des gens sont aisément satisfaits. Affirmer que les chasseurs vivent dans l'abondance, c'est donc nier que la condition humaine est une tragédie concertée et l'homme, un forçat qui peine à perpétuité dans une perpétuelle disparité entre ses besoins illimités et ses moyens insuffisants. » Cette sombre représentation remonte à l'époque où Adam Smith écrivait La Richesse des Nations. En effet, le marché institua la rareté. Or, si l'homme moderne pourvu de tous les avantages de la technologie ne dispose toujours pas du strict nécessaire, le sauvage en était d'autant plus incapable. « La rareté n'est pas une propriété intrinsèque des moyens techniques. Elle naît du rapport entre moyens et fins. »
À partir des études sur les Bochimans du Kalahari, il montre leur abondance matérielle, en dehors de la nourriture et de l’eau, sans surplus qui encombreraient leur mobilité, bien loin de la caricature de l’homo economicus : « Les chasseurs-collecteurs n'ont pas bridé leurs instincts matérialistes ; ils n’en ont simplement pas fait une institution. » Il soutien également que ceux-ci travaillent peu, quatre à cinq heures par jour, que leur labeur, la quête de nourriture, est une activité intermittente, « qu’ils jouissent de loisirs surabondants et dorment plus dans la journée, par personne et par an, que dans tout autre type de société ». Ainsi, une enquête réalisée auprès des Bochimans Dobe montre qu’une journée de chasse et de cueillette d’un collecteur nourrit quatre à cinq personnes, c’est-à-dire plus que le paysan français de l'entre-deux guerre ! Les Hadza, eux, ne s’y sont pas trompés : cerner par des agriculteurs, ils ont refusé,  jusqu'à tout récemment, les bienfaits de la révolution néolithique, « alléguant pour motif principal que cela entraînerait trop de travail ». Le stockage, parce qu’il se fait dans une zone qui se trouvera bientôt dépouillée, n’est pas souhaitable économiquement : la nature proposant toujours des stocks plus conséquents. S'il ne nie pas les possibles difficultés ponctuelles, il soutient qu’il s'agit là d'une économie d’abondance, et rappelle qu’au contraire, « aujourd'hui, à une époque où la puissance technique est plus forte que jamais, la famine est devenue une institution. » La pauvreté ne se mesure pas  à la quantité de biens. C’est un statut social inventé par la civilisation, « une distinction insidieuse entre classes et, plus grave, une relation de dépendance ».

« Les économies primitives sont sous-productrices », et fonctionnent bien en deçà de leur potentiel et de leur « capacité démographique », alors que les besoins matériels sont satisfaits. Des enquêtes dans un grand nombre de communautés pratiquant l'agriculture sur brûlis, confirment que celle-ci fonctionne en-deça de ses capacités techniques. La main-d’œuvre est tout autant sous-employée délibérément, occupée par exemple à jouer, sans qu’une distinction soit d’ailleurs opérée avec le travail. Certains groupes domestiques ne parviennent toutefois pas à assurer leur propre subsistance.

Marshall Sahlins explique ensuite comment la fonction de chef a empiété sur le système domestique, avec l’apparition de surplus, le soustrayant « au contrôle de la structure de parenté et des obligations de solidarité pour l’assujettir plus étroitement à la structure politique ». L’obligation de générosité incombe au chef et celle de réciprocité à son peuple.

Marcel Mauss, avec ESSAI SUR LE DON - Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, a été « le premier, dans l’histoire de l’ethnologie, à transcender la réalité empirique pour accéder à une réalité plus profonde ; à abandonner les données sensibles et discrètes pour s'efforcer de saisir le système de relations » : le hau, dans la pensée maori,cette « force qu’il y a dans la chose qu'on donne qui fait que le donateur la rend ». Marshall Sahlins donne son point de vue (très technique) dans le débat animé à ce sujet : « L’Essai sur le don c'est un Contrat social à l'usage des primitifs. […] Au-delà de la guerre, l'échange. Le transfert de choses, qui sont à quelque degré des personnes, et de personnes traitées à quelque degré comme des choses, tel est le consentement qui fonde la société organisée. Le don est alliance, solidarité, communion – bref il est paix, la souveraine vertu que les philosophes anciens, notamment Hobbes, ont découvert dans l'État. » « De par sa morphologie segmentaire, la société primitive de Mauss renvoie au troisième stade du Discours sur l'inégalité plutôt qu'à l'individualisme radical de l'état de nature tel que le conçoit Hobbes. Et de même qu'ils avaient posé l'opposition en termes sociaux, de même Rousseau et Mauss envisagent-il la résolution de l'anarchie primitive en termes de sociabilité : c'est-à-dire sous la forme d'un échange qui “s’étend à tout, à tous, à tous les moments“. » Le potlatch est « une sorte d'entreprise guerrière sublimée ».

Les transactions sont ensuite étudiées en détails, réduites à deux types : la série de mouvements « vice versa entre deux parties, appelée « réciprocité », et la série de mouvements centralisés, c’est-à-dire la mise en commun des ressources ou la « redistribution », qui tendent à se confondre. L’auteur propose de considérer un continuum de réciprocité entre un pôle de solidarité maximale, c'est-à-dire le souci altruiste de contenter son partenaire, la réciprocité généralisée ; et un pôle de non-sociabilité maximale, c'est-à-dire le souci égoïste de promouvoir son propre intérêt, soit la réciprocité négative ; avec un point médian, c'est-à-dire le souci intermédiaire d'une satisfaction mutuelle des parties, la réciprocité équilibrée. Ces relations sociales sont organisées selon le principe de solidarité au sein de chaque sphère (maisonnée, lignage, village, secteur tribal et secteur intertribal) et des secteurs adjacents, s’amenuisant à mesure qu’on s’éloigne du centre. De plus, des principes éthiques interfèrent aussi dans ces rapports. Cette partie est tout aussi intéressante, en ce qu’elle montre comment « la société primitive admet la pénurie pour tous, mais non l'accumulation par quelques-uns. » Ainsi, la nourriture est classée dans une catégorie distincte des autres biens.
L'articulation de l'économie domestique à une économie de marché impose des restrictions au partage des nourritures de base. Marshall Sahlins étudient ensuite trois système d’échanges, puis élabore sa théorie, « partielle et approximative », de la valeur primitive : « Les taux sont fixés par le tact social et, singulièrement, par la stratégie diplomatique de la “bonne mesure“ économique, qu’il convient d'appliquer lors de ses confrontations entre quasi–étrangers. »

Dans sa préface, Pierre Clastres déborde quelque peu le propos de Sahlins et lui reproche sa confusion entre pouvoir et prestige du chef, ainsi que son préjugé continuiste.

Une étude qui bouleversera assurément les regards sur les sociétés primitives.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

ÂGE DE PIERRE, ÂGE D’ABONDANCE
L’économie des sociétés primitives
Marshall Sahlins
Préface de Pierre Clastres
Traduit de l’anglais par Tina Jolas
420 pages – 33 euros
Éditions Gallimard – Collection «  Bibliothèque des Sciences humaines » – Paris – Novembre 1976
www.gallimard.fr/catalogue/age-de-pierre-age-d-abondance/9782070292851

592 pages – 10,50 euros
Éditions Gallimard – Collection «  Folio Histoire » – Paris – Mars 2017

 

Du même auteur : 

SUR LES ROIS avec David Graeber


Voir aussi :

LA SOCIÉTÉ CONTRE L’ÉTAT

ANTHROPOLOGIE ET ANARCHIE DANS LES SOCIÉTÉS POLYCÉPHALES

ESSAI SUR LE DON - Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques




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