6 janvier 2026

LA VIERGE ET LE TAUREAU

Pâle épigone de Gauguin, Honoré vivote à Tahiti, décors de tournage d’un film hollywoodien, dans lequel doit jouer une star forcément sexy. Pour la séduire, il jouera les espions, éveillant la méfiance de scrupuleux et peu discrets fonctionnaires, en civil ou en uniforme, chargés de la protection du Centre d’expérimentation atomique. Une rumeur persistante rapporte que des pirogues fantômes errent sur le Grand Océan, « avec à bord des cadavres plus ou moins momifiés, aux yeux mangés par les pétrels et la poitrine percées par les balles de mitrailleuse ».

Si la parodie d’aventure et de bluette occupe le premier plan, les vives critiques de l’industrie de la bombe sont permanentes : « On nous fait creuser des trous pour trouver de l'or qu'on planque dans d'autres trous, et on appelle ça notre richesse ! On nous épuise, on nous crève de terreur pour créer et emmagasiner des monstres qui peuvent à chaque instant nous anéantir, et on appelle ça notre puissance ! C'est la civilisation militaire, la civilisation du néant ! » Il dénonce l’absence de démocratie et de transparence dans les prises de décision, les dangers encourus par la population, le mépris des dirigeants à leur encontre et sur les conséquences des essais sur l’îlot de Mururoa. Car bien sûr « notre bombe à nous est vachement pacifique ! Et même pacifique sud-est ! ».

Si les talents de romancier de Jean Meckert mis au service de son récit sont indiscutables, il nous a semblé plus intéressant d’observer comment il distille ses intentions réprobatrices, entre rumeurs rapportées et avis explicitement exprimés par les personnages, une petite musique qui opère en permanence son travail de sape des rassurants discours officiels. Il évoque aussi de mystérieuses expériences bactériologiques, sans qu’on puisse davantage en dégager de quelconques convictions.


La préface revient sur les conditions d’écriture de ce texte, initialement destiné au cinéma, commandé par André Cayatte, puis abandonné. L’intrigante agression qui laissa Jean Meckert amnésique et épileptique pendant de nombreuses années, est également évoquée, mais, survenue trois ans après la parution de ce roman, considérée comme peu probablement une réaction à ces insinuations. D’autres titres sont toutefois parus entretemps, égratignant avec autant de férocité les services secrets français.


La relation entre le héros et la belle comédienne paraîtra certainement à beaucoup très problématique. Si l’on comprend parfaitement que l’auteur a voulu construire un anti-James Bond, à l’opposé des clichés de la séduction, son choix contribue dangereusement à la banalisation des violences faites aux femmes. Il aurait pu, par exemple, plutôt raconter l’histoire du bœuf et de la renarde. C’eut été tout aussi crédible. 


La fiction est ici si prenante qu’elle évince toute prétention – qui eut été fâcheuse – de roman à thèse. S’agissait-il de distiller quelques vérités derrière le masque de l’aventure ? Peu importe après tout. Nombre d’observations, au détour d’une scène, pointent avec acuité les travers d’un « paradis » dévoyé par un tourisme colonial, la militarisation et la course aux armements, et n’en demeurent pas moins pertinentes.


Ernest London

Le bibliothécaire-armurier



LA VIERGE ET LE TAUREAU

Jean Meckert

Présenté par Stéfanie Delestré et Hervé Delouche

342 pages – 18 euros

Éditions Joëlle Losfeld – Collection « Arcanes » – Paris – Juin 2025

www.gallimard.fr/catalogue/la-vierge-et-le-taureau/9782070789634




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