Le 17 novembre 1969, Alekos Panagoulis est condamné à mort par la cour martiale d'Athènes pour avoir tenté d'assassiner le colonel Papadopoulos, en plaçant une bombe sur le parcours de sa voiture. Jeune avocat de 28 ans, Denis Langlois est l’un des deux observateurs internationaux qui assistent à ce procès, représentant la Fédération internationale des droits de l'homme.
Il retrace le déroulement des événements tels qu’ils ont été révélés, par les rumeurs, la presse aux ordres et les communiqués officiels. Le 13 août 1968, à 7 heures 40, des explosions retentissent dans Athènes. Mais les informations présentées par les autorités sont extrêmement confuses et souvent contradictoires. On annonce tout d’abord l’arrestation de Georges Panagoulis, le frère d’Alekos. Il aurait donc fait exploser une bombe placée sous la route (ou l’aurait regardée exploser), avant (ou après) le passage de la voiture du colonel. Il aurait été blessé à la tête (ou aux pieds) en sautant sur la plage. Un canot à moteur (ou une voiture) devait lui permettre de s’enfuir mais aurait été dissuadé de s’approcher à cause des nombreux baigneurs (à 7h30 du matin et à un endroit où il n’y a que des rochers et pas de plage !). Etc. La confusion est telle que certains journalistes, notamment dans la presse étrangère, doute de la réalité même de l’attentat, monté de toute pièce pour pouvoir frapper l’opposition.
Andréas Papandréou, fils de Georges Papandréou, le vieux leader centriste, est accusé d’avoir commandité et financé l’opération, puis le ministre de l’Intérieur et de la Défense de Chypre d’avoir fourni le faux passeport pour lui permettre de revenir clandestinement en Grèce, ainsi que les explosifs par l’intermédiaire de la valise diplomatique. Placé à l’isolement à la Sûreté générale, rue Bouboulinas, il ne fait pas de doute qu’Alekos Panagoulis ait été torturé. 700 personnes sont également arrêtées et interrogées.
Déserteur du service militaire pour ne pas devoir obéir aux ordres de la junte, il est âgé de 29 ans et a joué un rôle important dans les Jeunesses de l’Union du Centre. Le procès de Panagoulis et de ses camarades devant la Cour martiale doit débuter le 4 novembre mais quelques jours avant, Georges Papandréou meurt. Ses obsèques, le dimanche 3 novembre, sont le prétexte à « la première grande manifestation d’opposition à la dictature des colonels », réunissant 500 000 personnes.
L’accusé réfute les conclusions de l’enquête, les conditions de sa détention (il est menotté jour et nuit depuis 82 jours) et les tortures qu’il a subies.
Peu à peu, la fragilité des témoignages à charge éclate au grand jour. Pour les avocats de la défense, il s’agit avant tout de démontrer que leurs clients avaient pour but de renverser le gouvernement au pouvoir et non le régime social existant, crime entraînant la peine de mort en l'application de la fameuse loi 509 de 1947. Des menaces pèsent sur leurs propres témoins. Certains seront convoqués par la police. De même, la plupart des accusés sont très prudents et se contentent d’une déclaration convenue, leurs familles ayant reçu la visite de la police. Seul Panagoulis, très courageusement, dément la plupart des accusation et dénonce les tortures infligées à ses camarades et à lui même : « L'instigateur morale de notre activité, c'est le coup d'État du 21 avril 1967 et non des hommes politiques. C'est notre credo idéologique, notre foi dans l'homme, la liberté et la démocratie qui nous ont fait agir. » « Il n'a plus rien à perdre, alors que les autres ont encore une chance d'échapper à la condamnation à mort. »
Au dernier jour, alors que le tribunal doit se retirer pour délibérer, le président annonce que le procès est suspendu pour cinq jours, révélant des dissensions au sein de la junte. Pendant ce temps l'opinion internationale se mobilise : pétition et télégramme affluent à Athènes, nombre d’ambassadeurs interviennent pour demander que la peine de mort ne soit pas prononcée. Elle le sera, finalement, le dimanche 17 novembre. L’exécution doit avoir lieu dans les trois jours. Pourtant, le temps passe, les interventions se multiplient et la sentence n'est pas exécutée. Il semble que les colonels soient décidés à laisser le silence retomber sur l’affaire.
Le 6 juin 1969, un communiqué annonce son évasion, mais il est de nouveau arrêté trois jours plus tard.
Une chronologie biographique complète ce récit. On apprend qu’il sera élu début en novembre 1974 et trouvera la mort dans un accident automobile « particulièrement suspect » le 1er mai 1976.
Denis Langlois rend compte de cette affaire, en choisissant d’évoquer les faits tels qu’ils ont été porté à la connaissance du public, avec toutes leurs contradictions. Son récit, paru en 1969*, a contribué à l’époque à témoigner de la réalité de la dictature en Grèce et à construire le « mythe » de ce « héros tragique » qui décida de tuer le tyran au péril de sa vie.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
* Z, le film de Costa-Gavras, est sorti la même année.
PANAGOULIS
Le sang de la Grèce
Denis Langlois
210 pages – 15 euros
Éditions Scup – Rives-en-Seine (76) – Octobre 2018
editionsladeviation.fr/livre/panagoulis-le-sang-de-la-grece/
Première édition : éditions Maspero, novembre 1969
L’éditeur est actuellement en liquidation. N’hésitez pas à lui commander cet ouvrage (et d’autres) avant qu’il ne soit plus disponible.
Du même auteur :
LES DOSSIERS NOIRS DE LA JUSTICE FRANÇAISE
LA POLITIQUE EXPLIQUÉE AUX ENFANTS (et aux autres)
Voir aussi :

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