À l’occasion de la restitution aux autorités congolaises par l’État belge, des restes de la dépouille de Patrice Emery Lumumba (une dent !), le poète camerounais Samy Manga s’adresse à « Petit Philippe de Paola Ruffo di Calabria », petit-fils du roi Leopold. Avec cette puissante diatribe incantatoire, il dénonce l’hypocrisie des discours de réparation et soutient que les crimes contre l’humanité ne peuvent être réparés.
Il énumère ce qu’il aurait dit et fait s’il avait été présent lors du discours que celui-ci a tenu lors de sa visite au Congo, présentant « son profond regret pour ces blessures du passé » : un procès colonial, le déboulonnage des statues, une miction libératrice « sur la tombe de votre criminel dynastie »,… Il lui aurait aussi imposé des lectures piteuses et minables : Gobineau, Rousseau, Margaret Mitchell, Montesquieu, Voltaire, Victor Hugo et « sa pédante discrimination contre l’Afrique Noire », mais aussi Aimé Césaire. « Je vous aurais raconté vos mille génocides de nationalité occidentale, vos mille massacres de masse terriblement organisés, vos châtiments corporels tragiquement légalisés, vos asservissements politiques doublement systématisés, vos sordides manipulations épiscopales ultra-radicalisées, vos exterminations populaires augmentées en désolation et vos populations inassouvies des richesses séquestrées. » Il lui aurait rappelé mille méfaits et leurs abominables résultats : « Tel un diable planté dans le plexus vital du Congo, une fosse commune à ciel ouvert, un crématoire d’ongles arrachés au nom d’une patrie cambrioleuse qui nous a imposé la langue du drame en guise d’héritage. » Il le prévient que, quoiqu’il puisse dire, « la Belgique restera assise au banc des accusés pour la peine capitale de son histoire ».
Il affirme s’inscrire dans une longue filiation depuis le berceau de l’humanité, en passant par l’île de Gorée, la Vénus Hottentote, Cheikh Anta Diop, Toni Morrison, James Baldwin, Jean-Michel Basquiat, Frantz Fanon, Amílcar Cabral, Toussaint Louverture, etc. « Moi, géniteur des pyramides noires, j'aurais publiquement déclassé toute la documentation génocidaire des dossiers scellés saignants que Bruxelles a toujours cachés au soleil des consciences. Moi, crocodile de Lubumbashi, j'aurais piraté l'unité centrale et la clé cryptée de votre coffre-fort, j'aurais affiché le disque dur et le grand secret d'État de votre placard des corps d’âmes inertes, sans faute, j'aurais exhibé la complicité onusienne du Congo assassiné aux mille manipulations, aux infiltrés de la CIA, depuis les barbelés sectaires de la prison centrale de Makala, j'aurais continué de réclamer l'indépendance du Congo Libre, ici et maintenant. »
Animé par une colère incandescente, il demeure sans concession : ni oubli ni pardon. « À nous, fils et filles du Grand Congo, sachons qu'il ne faut jamais renouer avec un bourreau au risque de tuer notre peuple deux ou trois fois de suite. Parce que tout Blanc qui se respecte n'est pas fait pour changer la nature de son être, parce que tout tyran qui se respecte est avant tout conçu comme tel, conçu pour perpétuer la mainmise de sa grande folie meurtrière au nom d'une voracité basée sur la servitude des personnes, des biens, des pays, des continents et de la planète. » La violence de son propos n’égalera évidemment jamais celle des crimes qu’il dénonce.
Samy Manga fait preuve d’une puissance incantatoire fulgurante, au service d’une rétrospective minutieuse des ravages de la colonisation.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
LA DENT DE LUMUMBA
Régicide contre la colonie
Samy Manga
Préface de Véronique Clette-Gakuba et David Jamar
Suivi de deux textes de Patrice Lumumba
98 pages – 14 euros
Éditions Météores – Collection « La petite collection » – Bruxelles – Octobre 2024
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