22 janvier 2026

14-18. LES REFUS DE LA GUERRE

Au printemps 1917, un bref mais intense mouvement de refus de « remonter » aux tranchées agite l’armée française. Des dizaines de milliers de mutins défient l’autorité et dénoncent la guerre. L’historien André Loez replace ce moment dans la continuité des nombreux « incidents » isolés qui se sont produits depuis 1914, explore la complexité et la diversité des attitudes et en propose une « socio-histoire » sur la base des pièces de procédure de la Justice militaire, sources les plus riches malgré leur partialité.

Il conteste, tout d’abord, les discours sur la « culture de guerre » et le consentement qui font des mutineries de 1917 des exceptions qui confirmeraient la règle. Les stratégies d’évitement, les trêves et les fraternisations sont désormais largement documentées au point qu’il n’est plus possible de les qualifier d’insignifiantes. À partir d’août 1914, la guerre s’impose « à tous et à chacun », comme événement extérieur. Il est donc vain de rechercher des raisons individuelles d’y adhérer dans la mesure ou aucun autre choix n’est disponible. « Ce ne sont pas les individus qui tiennent, choisissent ou “consentent“, mais les liens et mécanismes sociaux qui se renforcent, assurant la ténacité, la cohésion et le conformisme de tous. » L'entrée en guerre, plus qu'un « sentiment patriotique relié à la conscience d'une guerre juste et défensive », révèle l’ efficacité de l’État-nation (maîtrise du territoire, service militaire et scolarisation obligatoire, identification,…). Il désigne par « conformisme social », « l'ensemble des actes et des pratiques prenant place dans un cadre collectif et habituel, sans être précédés d'une délibération intime ou d'un choix réflexif ». Des mesures d'exception sont mises en place : état de siège qui interdit les attroupements et oblige à posséder un sauf-conduit pour circuler, censure de la presse, ajournement des Chambres. Tout contribue à rendre impossible et impensable tout discours opposé à la guerre ou critique envers ses modalités. Les déclarations initiales annonçant un conflit bref doivent cependant s’adapter à la réalité et justifier « la mort de masse », en intégrant les thématiques d’ « impôt du sang » et d’ « économie morale du sacrifice ». En 1915 et 1916, la vie publique redevient extrêmement conflictuelle. Aussi l’indignation, la protestation et la dissension sont de nouveau tolérées même de la part des combattants, libres d'écrire à leurs députés ou à des journalistes. Ainsi, les mutinerie de 1917 apparaissent comme une radicalisation de ces protestations.
Depuis la Révolution française, les soldats sont en théorie des « soldats-citoyens ». Leur obéissance est donc conçue comme une conséquence de l'exercice de leur citoyenneté. Cette figure est remise en cause par l'entrée en guerre et on compte près de 500 fusillés, pour raisons disciplinaires, à la fin de la première année du conflit. Les revendications de leurs droits sont « une affirmation virulente de leur identité civile antérieure », une critique politique de la rupture du cadre de l’égalitarisme républicain et l’expression d’une « conscience professionnelle » dans leur « métier de soldat ».
Le modèle pensé par le haut commandement d’une armée séparée de façon étanche de l’arrière devient intenable avec l’allongement de la guerre. Les débits de boissons proches du front sont des lieux de socialisation avec les civils et joueront un rôle dans le déclenchement des mutineries.
Pour comprendre les conditions de possibilité d'une action collective, l'auteur propose de sortir de la fausse dichotomie entre « patriotisme » et « pacifisme ». Un très grand nombre de combattants notent, quelles que soient leur position hiérarchique et leur origine sociale ou politique, l’énormité des coûts humains inutiles, surtout au regard des résultats obtenus. De même, ils perçoivent de plus en plus la rupture de l'égalité devant la mort, car au front les riches sont rares. Toutefois, « avant le printemps en 1917 et le temps de l'action des mutineries, la paix reste indicible. La réticence à la guerre se manifeste alors par différentes pratiques, légales ou illégales, individuelles ou collectives » : les engagements volontaires en devançant l’appel pour la marine, l'artillerie ou le génie, afin d'éviter l'expérience meurtrière des fantassins, par exemple, ou les mutilations volontaires. Dans un contexte où tous les discours font l'éloge du devoir et du courage, « désobéir c'est s’exposer à un déshonneur public et profond ». Pourtant, dès 1915, des chansons subversives ou des refus d’attaquer inquiètent la hiérarchie.

L’auteur s’attache ensuite à montrer que cette « révolte “permanente“ » ne passe véritablement à l’acte qu’au printemps 1917. À la sortie de l'hiver le plus froid, la proposition de paix de l'Allemagne, en décembre 1916, semble ouvrir de nouvelles perspectives, la révolution russe, puis l'abdication du tsar (juste avant l'offensive Nivelle qui débute le 16 avril), le repli stratégique de l'Allemagne dans l'Oise, la Somme et l’Aisne, et l'entrée en guerre des États-Unis, également. Toutefois, l'espoir suscité par ces évènements est tempéré par l'absence de conséquences directes. L'échec de l’offensive du Chemin des Dames n'explique pas à lui seul les mutineries mais modifie les horizons d’attente, contribue à « une relative déstructuration des rapports d'autorité » (surtout après l’éviction de Nivelle et de Mangin) et encourage la désobéissance collective. « La déstabilisation de l'institution militaire que dessine l’échec et son aveu l'expose à des demandes et des revendications construites comme légitimes. » De plus, un nombre significatif d’unités mutinées n'étaient pas engagées dans la bataille.
Si les mutineries débutent fin avril, elles se généralisent et s’accélèrent à partir du 20 mai, avec un pic d'intensité entre le 30 mai et le 7 juin. À partir du 20 mai, justement, Le Petit Parisien rapporte au jour le jour les événements de la Révolution russe : les fraternisation, les comités de soldats, et jusqu'aux délibérations des soviets, qui peuvent servir de modèle possible à l'action des mutins. Les débats autour de la conférence socialiste contre la guerre qui doit se tenir à Stockholm alimentent aussi les espoirs de paix et de « fin » du conflit. Enfin, à Paris, des grèves des midinettes, puis des « munitionnettes », réclament tout d’abord augmentations de salaire et « semaine anglaise », avant de devenir clairement anti-guerre. La suppression des permissions et les nombreuses rumeurs (révolution, Louvre en feu, régiments coloniaux tirant sur des femmes grévistes, mutineries,…) contribuent à déclencher ou faciliter l’indiscipline. Le passage à l’acte est d’abord lié à la perception d’un danger (ordre de remonter aux tranchées), alimenté par un exemple de désobéissance qui donne l’espoir d’y échapper. L'absence de répression des premières mutinerie par des officiers hésitant à employer la force et privilégiant la discussion, joue aussi un rôle dans la diffusion de l’indiscipline.

André Loez consacre un chapitre aux estimations du nombre de mutineries, forcément lacunaires du fait de manque de documents officiels, par volonté d'occultation et de sous-estimation. Refusant de spéculer sur le nombre de mutins, il confirme toutefois que le mouvement n'impliquait qu'une minorité de combattants (1 sur 15 ou 20 peut-être), « proportion minoritaire » conforme au niveau ordinaire des mobilisations sociales à l'époque contemporaine. « Qu’il s'agisse du nombre de sans-culottes actifs par rapport à la population totale des sections parisiennes sous la Révolution, de la proportion des grévistes ou même des syndiqués par rapport à l'ensemble des travailleurs, sans parler même du chiffre des résistants, l'engagement et le refus sont toujours et partout l'exception numérique. » « De nombreux travaux indiquent que les “dissidents actifs“ représentent presque toujours une minorité proche de 5 % des populations étudiées. »
Il évalue également les désertions ou prolongations de permission, malgré le faible nombre de condamnation (27 soldats pour la 77e DI, alors que les « absences » ont été dix fois plus nombreuses) : environ 15% des effectifs, c’est-à-dire beaucoup plus que pour les manifestation collectives.
Il évoque aussi les refus verbaux aux ordres des officiers, degré supérieur à la pratique habituelle de manifester sa mauvaise volonté, la lenteur à obéir, manière de « désobéir dans l’obéissance », stratégies étudiées par James C. Scott comme « armes des faibles » (voir : LA DOMINATION ET LES ARTS DE LA RÉSISTANCE).
Il contredit la chronologie habituellement admise qui attribue à Pétain nommé mi-mai, l’arrêt des offensives (puisque dans un premier temps elles continuent), lesquelles sont en réalité imposées par les événements, alors que les troupes ne sont plus jugées fiables.
En définitive, c’est une « crise de discipline globale d'une très grande ampleur » et aux multiples facettes qu'il décrit et qui s’avère plus importante que ne le suggère les simples comptages d’unités mutinées. Aussi est-elle, avec les menaces et les tentatives de marcher sur Paris, prise très au sérieux par les dirigeants.

L’auteur étudie aussi les identités sociales des mutins et les soupçons rencontrés : embusqués ou anciens condamnés, méridionaux ou Parisiens, accréditant l’idée d’une « contamination » par un groupe social dangereux. Beaucoup de ceux qui passent en jugement subissent cette logique d’ « épuration » des éléments « douteux ». Son enquête révèle que les instituteurs, les comptables et les typographes sont sur-représentés, tandis que les ouvriers et les paysans sont absents. Il s’intéressent à leurs mobilisations, puisant dans des répertoires d’action multiples. Plus d'une mutinerie sur quatre voit se déployer un « drapeau rouge » (parfois, une simple chaussette) et dans plus d'une sur deux est chantée L’Internationale, deux symboles considérés comme séditieux en 1914-1918, à plus forte raison dans l’armée. Il considère les « meneurs » surtout comme des individus qui ont improvisé et révélé des compétences ou des qualités dans une action collective plutôt que comme des éléments subversifs, même si certains, bien sur, ont pu être fortement politisés. Le contrôle de la violence et le choix de la parole pour présenter les revendications sont « une manière de légitimer l'indiscipline dans le cadre républicain ». Le haut commandement et la Justice considérera leur cas comme aggravé alors que les officiers appréciaient cette manière d’ « atténuer le désordre » par un dialogue rendu possible. 

Un chapitre très intéressant est consacré aux paroles des mutins, rapportées essentiellement par des tenants de l’autorité. L’auteur critique les méthodes utilisées par les historiens : « la substitution » de ce qu’ils ont dit par ce qu’ils sont censés avoir voulu dire, et « la réduction » arbitraire de la multiplicité des discours à ce qu’ils pensent « vraiment », conduisant à une minimisation des raisons, limitées à des préoccupations matérielles, en occultant la question de la fin de la guerre. Plutôt que de rechercher un discours homogène, il insiste sur leur diversité et sur les situations d’énonciation : on ne dit pas la même chose caché au sein d'une foule, seul face à ses juges, à un officier ou à des enquêteurs, à ses proches dans une lettre ou à ses camarades dans un train,… Il considère qu'il n'y a pas de contradiction entre les revendications pacifistes et les revendications « matérielles » (permission, repos, meilleure nourriture), équivalentes à « un substitut à la paix », à une « paix personnelle et provisoire ». Ces dernières s’inscrivent dans « un rapport à l'obéissance conditionnelle, suspendu au respect de la parole donnée » et dans « une construction d'une légitimité collective face à une institution qu'on rappelle à ses manquements ». Il identifie quatre catégories : les mutins « tapageurs », les mutins « grévistes », les mutins « citoyens » et les mutins « militants ».

Pendant les mutineries, les généraux ont cherché à comprendre, au-delà de l'obsession de certains pour la subversion pacifiste. Beaucoup d’efforts sont déployés pour détacher les « meneurs ». La volonté de punir et de faire des exemples est unanime. Des peines de morts sont prononcées, dans un premier temps, jusqu’à la mi-juin, pour empêcher l'agitation de s’étendre. Puis, si cette sévérité des Conseils de guerre (cinq cents sont encore décidées) se poursuit, bon nombre sont commuées par les dirigeants civils. Pétain ordonne également une « épuration » des régiments par le transfert de près de 2000 soldats vers les colonies, en dehors de tout cadre juridique. La désobéissance est également désamorcée par des permissions, afin de disperser les soldats mécontents.

André Loez analyse dans toute leur complexité les mutineries de 1917. Travail admirable et incontournable.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

 

14-18. LES REFUS DE LA GUERRE
Une histoire des mutins
André Loez
704 pages – 15,50 euros
Éditions Gallimard – Collection « Folio histoire » – Paris – Janvier 2010
www.gallimard.fr/catalogue/14-18-les-refus-de-la-guerre/9782070355235


Voir aussi :

LA DOMINATION ET LES ARTS DE LA RÉSISTANCE

 

 



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