La guerre est dans tous les discours, les marchands d’armes, en France, ont mis la main sur les médias et les dépenses militaires n’ont jamais été aussi élevées. Pierre Douillard-Lefèvre documente, chiffres et faits à l’appui, le militarisme jusqu’à aujourd’hui mais aussi les nombreuses résistances à celui-ci, qu’il propose de « réarmer ».
Il analyse l’économie de guerre, ses ressorts, le « bourrage de crâne » pour la justifier et l’imposer, les particularités du complexe militaro-industriel français (deuxième exportateur d’armes au monde). « De la même manière que l'industrie policière a constamment besoin de générer de nouveaux ennemis intérieurs à réprimer et à surveiller pour stimuler son business et justifier l'existence de ses officines, l'industrie militaire a besoin de nouveaux foyers de tensions et de nouvelles guerres pour doper sa production et expérimenter ses dernières inventions. »
Il cherche à remonter à l’origine des guerres, comme « processus fondateur des États ». « Thomas Hobbes, grand penseur du libéralisme, considère que c'est l'État en tant que structure sociale, qui empêche les hommes, mauvais par nature, de se livrer une guerre perpétuelle de tous contre tous. L'histoire du XXe siècle lui a offert un cinglant démenti : jamais les États n'avaient été aussi puissants et hiérarchisés, jamais ils n'avaient eu autant de contrôle sur leurs sujets, jamais les guerres n'ont été aussi dévastatrices, envoyant périr des multitudes sous la même bannière, dans les mêmes uniformes, dans des chocs gigantesques. Autrement dit, ce n'est pas la civilisation qui prévient les guerres, c'est elle qui les génère. » L’explication de Rousseau, confirmée par les travaux de James C. Scott (voir HOMO DOMESTICUS - Une Histoire profonde des premiers États), lui semble plus crédible : l’apparition de la propriété privée plutôt qu’une brutalité innée et naturelle. « Ainsi, les États ne sont jamais que des clans armés – c'est-à-dire, des mafias – qui ont réussi, en rançonnant la population en échange d'une “protection“. » Le « panthéon collectif » est dévolu aux chefs de guerre plutôt qu’à ceux qui s’opposent à eux ou à leurs victimes : Jules César provoqua la mort d’un million de celtes sur les trois que comptaient les territoires qu’il a conquis, l’Ancien Testament raconte « l’extermination du peuple de Canaan par les Hébreux en Palestine », les fictions coloniales effacent la réalité des conquêtes,…
La Première Guerre mondiale est le résultat des nationalismes européens, des tensions entre empires pour le contrôle des territoires africains. Comme Aimé Césaire (voir DISCOURS SUR LE COLONIALISME), Pierre Douillard-Lefèvre pense que « le fascisme et la guerre ne sont pas des accidents de l'histoire : c'est le retour de la violence impérialiste sur le continent européen ». De même, « aujourd'hui, alors que l'Occident arme un génocide retransmis en direct et laisse dérouler les crimes les plus abominables en son nom, il se condamne. Il normalise et rend possible le pire sur son propre sol. » Il rappelle qu’à côté d’artistes et d’intellectuels (comme Otto Dix) qui ont dénoncé les horreurs de la guerre, d’autres (de Marinetti à D’Annunzio) l’ont exaltée. Les vétérans, perdus et abandonnés, ramènent parfois la violence à domicile. Après 1918, certains soldats italiens et allemands rejoignent les milices contre-révolutionnaires qui deviendront des groupes fascistes. Des terroristes d’extrême droite, à l’instar de l’auteur de l’attentat d’Oklahoma City en 1995, sont d’anciens militaires, revenus d’Irak ou d’ailleurs. Actuellement, des militants néonazis acquièrent une expérience du combat, sur le front ukrainien, par exemple.
L’auteur explique que le capitalisme traverse actuellement une crise de suraccumulation des richesses qui menace le système : « L'accumulation du capital a atteint un niveau tel qu'il ne trouve plus de débouchés, les excédents de profit sont tellement immenses qu'ils ne peuvent être dépensés dans l'économie réelle. »
Il rappelle qu’Adam Smith avait posé une limite à la loi de l’argent : ne pas privatiser les fonctions régaliennes (police, justice et armée). Pourtant, avec les sociétés militaires privées (SMT) Wagner, en Russie, et Blackwater, aux États-Unis, le marché du sous-traitement de la guerre est en pleine expansion. La reconstruction fait également l’objet de contrats juteux. De nombreux exemples, chiffrés et affligeants, illustrent là aussi le propos.
La guerre permet également de mettre au pas les mouvements sociaux, les syndicats, de « militariser le travail » au nom des « intérêts de la nation ».
« Les liens entre le complexe militaro-industriel, la guerre et plus tard le fascisme sont inséparables » : la famille Krupp, Henry Ford, Reinhard Höhn (voir LIBRES D’OBÉIR), le général Aussaresses, etc. « Le néolibéralisme n'est pas le synonyme de la démocratie et de marché ouvert : c'est un totalitarisme marchand qui s'accommode de dictatures et qui prospère en temps de guerre. »
Le biologiste étatsunien Arthur Garlston utilise pour la première fois le terme d’écocide en 1970 à propos de l'invasion du Vietnam. De la conquête de l'Algérie à la Palestine aujourd'hui ou au Kurdistan, les « seigneurs de la guerre » transforment le monde en désert et rendent les sols arides. L'auteur montre également combien « l'agriculture moderne n'est rien d'autre que la militarisation du rapport à la terre ».
Il regrette que l'écologie politique ait renié, en Europe, sa tradition antimilitariste, après avoir abandonné l'anticapitalisme.
Il raconte ensuite l’histoire de la fabrique du consentement au militarisme, depuis que le gouvernement des États-Unis a demandé à Édouard Bernays, en 1917, de faire accepter l'entrée en guerre à la population hostile (voir PROPAGANDA - Comment manipuler l’opinion publique). Il cite aussi PRINCIPES ÉLÉMENTAIRES DE PROPAGANDE DE GUERRE d’Anne Morelli et donne quelques exemples des nombreuses collusions entre le Département de la Défense des États-Unis et Hollywood (voir HOLLYWOOD PROPAGANDA), mais aussi « l'hybridation […] totale » avec les développeurs de jeu vidéo. L’endoctrinement passe également par les classes « défense et sécurité globale » mises en place en France en 2016 (475 pour 11 875 élèves) et le Service national universel.
À « l’ère des combats sans combattants », il s’agit désormais d’écraser l’ennemi sous une puissance technologique : drones de plus en plus perfectionnés, intelligence artificielle,… Il semble que rien ne puisse stopper la surenchère.
« Les femmes sont les victimes oubliées des conflits armés » : viol comme « arme de guerre » longtemps tabou, virilisme et culture militariste,… Elles sont pourtant souvent en première ligne de tous les grands épisodes insurrectionnels.
Enfin, l’auteur met en garde contre la tentation militariste pour combattre le fascisme et le militarisme. « Le langage militaire est le langage de l'ennemi, celui que les dominants cherchent à imposer symétriquement à leurs adversaires. Cela leur permet un choc frontal plutôt que d'avoir à s'exposer à des oppositions populaires, horizontales, plurielles et donc incontrôlables. » Il rappelle comment la plupart des révolutions sont mortes de leur militarisation. Toutefois il précise qu’« être antimilitariste n'est pas être “pacifiste“ ou “non violent“ de façon dogmatique. Ce n'est pas un rejet aveugle de la force, lorsque l'intégrité individuelle et collective sont attaquées. » Ce chapitre est à lire attentivement pour bien saisir toute la nuance de son propos.
Il revient sur quelques mouvements plus ou moins oubliés : la grève préventive de la CGT en décembre 1912, les mutinerie dans l'armée française en 1917, celle des troupes russes au camp de la Courtine et celle des marins de Kiel, la grève des « munitionnettes », les mouvements de dockers contre la guerre coloniale en novembre 1949, rejoints par les ouvriers de l’armement,… (voir aussi : KEN STATE - Quatre morts dans l’Ohio)
« La guerre repose avant tout sur la logistique » et son internationalisation fait sa vulnérabilité, c'est pourquoi la résistance est à portée de main.
Bien entendu, nous n’avons pu qu’être laconique, sans pouvoir reprendre tous les exemples cités ni les arguments utilisés.
Un manifeste convainquant (si besoin est), arme redoutable promis à une grande utilité dans les mois à venir.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
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