10 avril 2026

L’AMÉRICANO

Quatre récits autobiographiques, inédits en français, d’Emilio Lussu (1890-1975), écrivain et homme politique italien. Souvenirs d’un antifasciste sous Mussolini et d’un soldat dans les tranchés pendant la Première Guerre mondiale.

SEUL CONTRE MILLE
Après la tentative d’assassinat manquée contre Mussolini, à Bologne, le 31 octobre 1926 et le lynchage d’Anteo Zamboni, les fascistes s’en prennent aux sièges des journaux et des associations antifascistes, aux logements des opposants au régime, dans toute l’Italie. À Cagliari, en Sardaigne, Emilio Lussu est mis en garde par ses amis sur la situation et l’imminence de représailles contre lui. Il va toutefois, avec une grande sérénité, dîner au restaurant, comme d’ordinaire, avant de se barricader dans son appartement, bien déterminé à se défendre. Il reconnait de nombreuses personnes, dont un ancien collaborateur parmi les assaillants et ceux qui les mènent. Face aux assauts simultanés par l’escalier, la cour à l’arrière du bâtiment et les balcons escaladés, il se résout à tirer sur le premier à atteindre ses fenêtres. C’est la police et les carabiniers qui le protègeront… et l’arrêteront. L’auteur raconte la bienveillance, le courage même, des autorités judiciaires et pénitentiaires locales à son encontre, et l’empressement du régime à glorifier leur «martyr » puis son acharnement à le poursuivre pour homicide volontaire, niant la légitime défense.
Bien qu’acquitté, Il est condamné à cinq ans de réclusion, « comme personne dangereuse pour le régime, adversaire avéré et personne nuisible à la paix publique », par la commission provincial d’internement.
Son témoignage illustre aussi le profond clivage qui traverse l’opinion. Si les fascistes triomphent, les opposants se montrent prudemment plus discrets mais ne manquent aucune occasion de manifester leur respect pour leur député prisonnier politique. En découvrant l’île sur laquelle il est déporté, sa première pensée est que « c'est un endroit dont il faut sortir le plus tôt possible ».

L’ÉVASION DE LIPARI
Avec la même minutie, Emilio Lussu raconte ensuite les conditions de sa détention. Pour tromper la vigilance de ses gardiens et la surveillance particulière à laquelle il est soumis, il s’impose une routine drastique et obsessionnelle. 
Ils sont environs cinq cents à vivre dans un périmètre de sécurité dont personne ne s’est encore échappé. Comme il leur est strictement interdit de parler de politique, les prisonniers ont élaboré toutes sortes de métaphores.


VOTRE GÉNÉRAL NE DORT PAS
Dans ce récit, il revient sur son expérience dans les tranchées et surtout sur un certain lieutenant-général Leone, dont la froideur et l’ « indifférence arrogante » face à la mort, la sienne comme celle des autres, remplissait d’effroi les soldats qui n’osaient bien évidemment le contredire. Celui-ci, infatigable, ne semble jamais fermer l’œil et n’hésite jamais à sacrifier ses hommes, par bravoure et bêtise.
L’auteur raconte que lors d’une tournée d’inspection, l’un d’eux l’invite à jeter un œil par une meurtrière condamnée car repérée par l’ennemi qui a installé un sniper à demeure. 
L’humour d’Emilio Lussu s’exprime à pleine mesure dans cette nouvelle. Son ironie mordante mais discrète, à fleur de texte, est d’une remarquable efficacité. Les rapports hiérarchiques apparaissent dans toute leur violence et leur absurdité, ainsi que l’impossibilité de contredire la connerie lorsqu’elle porte des galons, quelles qu’en soient les conséquences.

UN BOMBARDEMENT NOCTURNE
Témoignage de l’offensive austro-hongroise sur le front du Piave en juin 1918. Cette fois, l’auteur présente un général qui dort pendant les bombardements, dans les caves de l’hôtel Baglioni de Trévise.

Les deux premiers textes, écrits à chaud après l’évasion de leur auteur de Lipari, s’appliquent à restituer rigoureusement l’enchaînement des faits. Paru en 1939, son récit sur la Première Guerre mondiale est plus distancié. Il peut s’attacher à restituer ses sentiments. Enfin, Francis Pascal, le traducteur lui attribue le dernier écrit, retrouvé dans les archives.

Intéressants témoignages sur l’emprise du fascisme sur la société et les méfaits du militarisme. Au-delà d’une plume alerte et consciencieuse, l’humour latent d’Emilio Lussu nous a particulièrement séduit. Une belle découverte !

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

L’AMÉRICANO
Emilio Lussu
Édité et traduit de l’italien par Francis Pascal
108 pages – 18 euros
Éditions Héros-Limite – Genève – Avril 2026
heros-limite.com/livres/lamericano

 

 

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