Angoissée par la montée de l’autoritarisme dans le monde, la comédienne et écrivaine Catherine Dorion se penche sur des témoignages de la vie quotidienne pendant d’autres sombres périodes, tout en analysant ses propres réactions et celles de ses proches, au jour le jour, pendant l’année 2025. Elle cherche à comprendre comment s’amorcent les résistances et s’alertent les consciences, tandis que nous vaquons à nos occupations : « Depuis le confort menacé de ma jolie petite ville d'Amérique du Nord, j'ai essayé de saisir sur le vif le fait d'être une témoin direct de l'essor de l'arbitraire et de la violence politique au cœur de cet Occident qui s'est si longtemps cru à l'abri des monstres. »
Elle constitue donc une sorte de « groupe de parole » imaginaire pour saisir les réflexions et les tourments de ces anciennes victimes de l'autoritarisme et « les mécanismes psychologiques qui nous rendent si vulnérables face à la montée du fascisme », à l’instar des réunions de victimes de violences conjugales avec lesquelles elle établit régulièrement des parallèles. D’emblée, elle prévient qu’elle considère, comme le philosophe politique Jason Stanley, que les débats sur l’usage du terme fascisme sont une perte de temps et que celui-ci « n'étant pas une idéologie mais un processus politique […], on peut l'utiliser à différents stades de l'avancement de la maladie ».
Elle se remémore ses impressions lors de la première, puis de la seconde investiture de Trump. Sebastian Haffner, jeune juriste berlinois qui a décrit le quotidien de l’Allemagne pendant la montée du nazisme, est très régulièrement invoqué et cité. Il explique en effet comment le « repoussant démagogue », « considéré comme personnage méprisable au passé douteux, un bouffon qui n'avait aucune chance de s'imposer en politique », a commencé à fasciner, neutralisant les forces politiques concurrentes. Elle rapporte aussi les témoignages d’autres victimes du totalitarisme, en URSS, au Chili, en Allemagne, en Tchécoslovaquie,… Elle raconte comment des démocraties considérées comme solides ont pu basculer, comme les États-Unis, à la frontière du Canada – où elle réside – qui vit désormais sous la menace d’être annexé, comment Cambridge Analytica – « l’outil d’enculage mental [décisif] dans la guerre psychologique de Steve Bannon » selon son créateur – a manipulé des élections : « Pendant sa grande expérimentation, Cambridge Analytica a ciblé des internautes qui souffraient d'instabilité émotionnelle, de paranoïa, de pensées répétitives et envahissantes, de narcissisme, de machiavélisme et de psychopathie. Ces personnalités particulières, lorsque dénichées et stimulées adéquatement, étaient plus susceptibles d'embrasser une pensée conspirationniste et d'agir de manière impulsive. »
Catherine Dorion emprunte l’expression love bombing, popularisée par la psychiatre Berkeley Margaret Thaler Singer à propos du lavage de cerveau utilisé par les mouvements sectaires, que l'on retrouve également en début de relation amoureuse toxique. Elle établit un parallèle avec certains signaux (le double salut nazi d’Elon Musk, les confidences d’Ivan Trump a propos des discours d’Hitler que son mari conserve dans leur chambre à coucher,…), étonnamment minimisés et excusés. « Croire que la mémoire du passé pouvait nous prévenir contre les prédateurs, c'était ignorer la force extraordinaire d'un autre mécanisme psychologique puissant : le déni. »
Un soir, elle invite ses amis à partager un verre et ses inquiétudes : « Nous avions si peu d'expérience en matière de résistance. Que faire, quand, comment ? Maintenant que nous considérions les pétitions, les lettres ouvertes dans les journaux, et même les élections et les manifestations comme autant de démonstrations d'impuissance, nous constations que nous n'avions pas beaucoup d'autres tactique à notre disposition. » Ses réflexions l’amènent à comprendre que « l'extrême droite considère manifestement l'empathie comme une menace contre ses intérêts – et avec raison. C'est seulement en la méprisant et en lui retirant ses lettres de noblesse que le fascisme peut faire en sorte que la violence prenne ses aises au milieu d’une indifférence savamment inoculé. (Il y a donc là, à l’inverse, un indice pour nous que l'empathie représente une force, peut-être même une arme de défense.) »
À Ljubljana, où elle est en résidence pour écrire son livre, elle identifie d’autres principes pour résister au fascisme :
- Le combat pour la vérité, contre le mensonge qui abrite la violence,
- La connaissance et le souvenir du passé : « À travers la mémoire des évènements passés, l'histoire nous permet de distinguer les précieux panneaux “DANGER“ qui ont été plantés par d'autres avant nous. »
- La reconnaissance des « red flats » qui permettent de le repérer, décrits par Jason Stanley : l’évocation d’un passé mythique ; l’anti-intellectualisme ; l’éloge de la guerre ou la désignation de boucs émissaires ; le remplacement de la réalité par le spectacle ; la hiérarchisation des humains ; la victimisation du groupe dominant pour nourrir un nationalisme de domination ; la répression des groupes minoritaires, identifiés comme « ennemis du peuple », au nom de la loi, de l'ordre et de la sécurité ; l'excitation de l'anxiété sexuelle ; la présentation des campagnes comme « coffre-fort des vraies valeurs de la nation », au contraire de la grande ville, lieu de déchéance morale, corrompue par l'immigration et les pratiques sexuelles dégénérées ; la survalorisation du travail.
- La capacité d’autodéfense populaire retrouvé par la reconstruction de la polarisation : relier pour résister contre diviser pour régner.
- La nécessité de se lier à d’autres en dehors des zones de domination fascistes.
Elle raconte aussi la présence d’un homme avec une casquette MAGA dans un restaurant et se satisfait de l’intervention du gérant qui lui demande de l’ôter, anticipant sa propre réaction (éventuelle). Nous retrouvant dans une situation similaire, il y a quelques mois, derrière un jeune homme pareillement coiffé, dans la file d’attente du bureau de poste d’une petite préfecture du mAssif central, nous avons longtemps cherché la réaction à avoir. S’il faut certes rendre honteuse ce genre de démonstration dans l’espace public comment le signifier sans humilier l’autre et renforcer sa détermination. C’est bien plus tard, en rapportant cette anecdote et le questionnement entêtant suscité, qu’une personne m’a suggérer d’invoquer les droits de passage instaurés dans le détroit d’Ormuz depuis l’intervention de Trump. Plus exactement, c’est la hausse du prix de l’essence qu’il aurait fallu lui reprocher, conséquence intelligible et irréfutable, puisqu’elle touchait directement toutes les personnes présentes dans le bureau et rendait sa position insoutenable publiquement et sans violence.
Sorte de journal de bord en pleine tempête qui, par la confrontation de destinés exemplaires avec le quotidien ordinaire, réussit à interroger le marasme ambiant face à l’avancée de « l’Internationale brune » et indiquer la voie de la résistance, ainsi que les pièges psychologiques à éviter.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
LE COURAGE ET LA JOIE
Catherine Dorion
Traverser la tempête fasciste sans perdre le nord
352 pages – 20 euros
Éditions Lux – Montréal – Août 2026
luxediteur.com/catalogue/le-courage-et-la-joie/
Voir aussi :
Aurais-je été résistant ou bourreau, Pierre Bayard (compte rendu de lecture à venir)

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