16 août 2026

LES HÉRITIERS

Le propos de Bourdieu et Passeron est connu : l’école légitime et perpétue les inégalités de chance devant la culture en transmuant les privilèges socialement conditionnés en mérites ou en “dons“ personnels. Il mettent en évidence au-delà des inégalités économiques, le rôle de l'héritage culturel, « capital subtil fait de savoir, de savoir-faire et de savoir dire ».

Leur enquête, réalisée pour les années 1961-1962, montre qu’il n’y a que 6% de fils d’ouvriers dans l’enseignement supérieur, que les fils de salariés agricoles ont moins d'une chance sur cent d'accéder à l'Université, contre soixante-dix pour les fils d'industriels et plus de quatre-vingt pour les fils de membres des professions libérales. « Le système scolaire opère, objectivement, une élimination d'autant plus totale que l'on va vers les classes les plus défavorisées. » Même si elles ne sont pas estimées consciemment, ces variations déterminent une image des études supérieures comme avenir « impossible », « possible » ou « normal » qui devient « un déterminant des vocations scolaires ». La division traditionnelle du travail entre les sexes se retrouvent dans la répartition des études les plus probables, de lettres pour les filles et de sciences pour les garçons. De plus, le retard et le piétinement touchent plus les étudiants des classes les plus défavorisées.
« Les étudiants les plus favorisés ne doivent pas seulement à leur milieu d'origine des habitudes, des entraînements et des attitudes qui les servent directement dans leurs tâches scolaires ; ils en héritent aussi des savoirs et un savoir-faire, des goûts et un “bon goût“ dont la rentabilité scolaire, pour être indirecte, n'en est pas moins certaine. » Ainsi la familiarité avec les œuvres par la fréquentation régulière du théâtre, du musée ou du concert, notamment pour les œuvres les plus modernes, qui sont les moins « scolaires », constitue manifestement un privilège culturel. « Pour les individus originaires des couches les plus défavorisées, l’École reste la seule et unique voie d'accès à la culture ». Sans pour autant être « la voie royale de la démocratisation de la culture », celle-ci consacre, en les ignorant, les inégalités initiales et dévalorise la culture qu'elle transmet au profit de « la culture héritée qui ne porte pas la marque roturière de l'effort ». Le privilège culturel est nourri par les « pèlerinage[s] culturel[s] » et les lectures autorisée par la bibliothèque paternelle, par exemple, tandis que « pour les fils de paysans, d'ouvriers, d'employés ou de petits commerçants, l'acquisition de la culture scolaire est acculturation », même s'ils vivent rarement leur apprentissage comme renoncement et reniement, en raison de la haute valorisation des savoirs qu'ils doivent acquérir.

Les auteurs étudient ensuite les caractéristiques de la condition étudiante : 
La coopération est peu encouragée et la compétition individualiste idéalisée dès la maternelle. 
Les rituels de corporations se sont émiettés pour ne subsister que dans les facultés les plus bourgeoises : celles de droit et de médecine.
L’interconnaissance entre condisciples restent faible, surtout à Paris.
Ils doutent donc que les étudiants constituent un groupe social homogène, indépendant et intégré.
Ils notent cependant une tendance à éluder la nomination de la profession des parents, comme pour « prendre ses distances avec l'idée insupportable qu'une détermination aussi peu choisie puisse déterminer quelqu'un tout entier occupé à se choisir » : « L'aspiration à se faire et à se choisir n'oblige pas à un comportement déterminé, mais seulement à un usage symbolique du comportement destiné à témoigner que l'on a choisi ce comportement. » Dès lors, le café, le ciné-club ou la cave de jazz constituent des « espace[s] mythique[s] ». Les étudiants viennent y rejoindre l'étudiant archétypale plus qu'il ne s'y rejoignent ».
À la recherche de « maîtres à penser et à vivre », leurs choix se portent souvent sur des membres du corps professoral. Les auteurs analysent aussi « la volonté de se distinguer » par des conduites bohêmes en apparence, qui ne sont souvent que l'obéissance à des modèles traditionnels, ou « la révolte contre la contrainte extérieure de la règle [qui] est une des voies par où s'accomplit l'intériorisation des valeurs qu'impose la règle ».

Ils  expliquent comment l’étudiant travaille à « sa propre disparition en tant qu’étudiant », tout en s’oubliant comme tel en oubliant son avenir, suivant l’un des deux grands modèles de la tradition universitaire : la « bête à concours » et le « dilettante ». Toutefois « l'illusion de l'apprentissage comme fin en soi réalise l'aspiration à la condition d'intellectuel, éternel apprenti, mais de façon magique seulement, puisqu'elle doit nier les fins que sert réellement l'apprentissage, à savoir l'accession à une profession, fût-elle intellectuelle ». Cette « expérience mystifiée de la condition étudiante autorise l'expérience enchantée de la fonction professorale ».

Ils concluent que « la cécité aux inégalités sociales condamne et autorise à expliquer toutes les inégalités, particulièrement en matière de réussite scolaire, comme inégalité naturelle, inégalité de don ».


Cet essai appartient à ces « classiques » dont on croit connaître le contenu sans pour autant les avoir lus. Relativement bref et parfaitement accessible, il mérite pourtant qu’on si penche – bien qu’il date du début des années 1960 – tant les mécanismes mis en lumière par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron sont toujours d’actualité et plus complexes qu’on se plait à les caricaturer.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

LES HÉRITIERS
Les étudiants et la culture
Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron
192 pages – 17 euros
Éditions de Minuit – Collection « Le Sens commun » – Paris – Avril 2019
leseditionsdeminuit.fr/livre-Les_H%C3%A9ritiers-1950-1-1-0-1.html
Première édition 1964.


De Pierre Bourdieu : 

CONTRE-FEUX

Voir aussi :

LA DISTINCTION

 



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