Errico Malatesta (1853-1932) présente les principes du communisme anarchiste, sous forme de discussions simples et vivantes plutôt que d’essais théoriques.
AU CAFÉ
Un étudiant échange avec un « gros bourgeois » du monde tel qu’il va : « pourquoi […] ceux qui travaillent et produisent manquent du nécessaire pendant que ceux qui ne font rien d'utile se vautre dans le superflu » ? Quelle loi naturelle explique et justifie ces absurdités ?
Un juge, un commerçant, un anarchiste (condamné par le juge) se joignent à eux pour débattre de l’usage de la force et de la propagande : « Allez donc persuader un homme affamé qu'il est juste qu'il ne mange pas, surtout quand c'est lui qui a produit la nourriture. Tant qu'il n'y pense pas il va de l'avant bénissant Dieu et le patron de ce que ça ne va pas plus mal, c'est bien. Mais du moment qu'il commence à réfléchir sur sa condition, tout est fini : il devient un ennemi irréconciliable. » Georges, l’anarchiste, leur explique pourquoi la révolution est la seule solution et dénonce les responsables de tous les maux : « Le capitalisme est le même partout. Il a besoin pour vivre et prospérer d’un état permanent de demi-famine. Il en a besoin pour maintenir élevé les prix des marchandises et aussi pour trouver toujours des affamés prêts à travailler à n'importe quelle condition. » « Selon moi, la propriété individuelle est injuste et immorale parce qu'elle tire son origine ou de la force brutale, ou de la fraude, ou de l'exploitation légale du travail d'autrui ; elle est nuisible parce qu'elle entrave la production, parce qu'elle empêche de recevoir de la terre et du travail, tout ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins de tous les êtres humains ; elle est encore nuisible parce qu'elle crée la misère des masses et engendre la haine, les crimes et la plupart des maux qui affligent la société moderne. » Il leur parle ensuite du communisme, mode d’organisation reposant sur l’association plutôt que sur l’exploitation, et répond à leurs objections avec toujours autant de patience et de conviction. Il précise qu’il ne souhaite pas un communisme autoritaire mais un communisme libre, anarchique. Normes et règles seront librement acceptées et librement suivies car établies par les intéressés eux-mêmes. « Une société proprement dite n'existe qu'entre égaux et les égaux ont l'habitude de s'entendre entre eux s’ils y trouvent plaisir et avantage, mais non de s’assujettir l’un l'autre. » Il précise qu’aujourd’hui déjà « la partie essentielle de la vie sociale, aussi bien dans la classe dominante que dans la classe asservie, s'accomplit par un accord spontané et souvent inconscient entre les individus, par habitude, point d’honneur, respect de la parole donnée, crainte de l'opinion publique, sentiment d’honnêteté, d'amour, de sympathie, règle de politesse – sans aucune intervention de la loi et du gouvernement ».
Il défend la suppression de la police et suggère de « détruire les causes du mal, en faisant en sorte que tous puissent vivre sans s’arracher mutuellement le pain de la bouche » : « L'influence de la police sur le nombre et l'importance des délits est à peu près nulle. En effet, quelles que soient les réformes dans l'organisation de la magistrature, de la police et des prisons, que l'on augmente ou que l'on diminue le nombre de policiers, tant que les conditions économiques et morales du peuple ne changent pas, la criminalité reste sensiblement la même. » « En général, les actes punissent ceux qui lèsent les privilèges que les riches se sont attribués et ceux qui attaquent le gouvernement dans l'exercice de son autorité. De sorte que la police, efficace ou non, est destinée à protéger non pas la société tout entière, mais les privilégiés, et à tenir le peuple soumis. »
À l’inquiétude du magistrat qui le soupçonne de vouloir aussi mettre les femmes en commun, il rétorque qu’il doit cesser de « considére[r] la femme comme un être inférieur, créé et mis au monde pour servir d'animal domestique et d'instrument de plaisir au mâle ».
« Pour nous, être délinquant, c'est violenter la volonté des autres. Quand les délinquants ont été nombreux et puissants, et ont organisé leur domination d'une manière stable, comme c'est aujourd'hui le cas des propriétaires et des gouvernants, il faut une révolution pour s'en libérer. » L’usage de la force ne sera alors rendu nécessaire que parce que les propriétaires et les gouvernants refuseront de renoncer à leurs privilèges sans résistance. Et l’envoi d’individus au Parlement est illusoire car s’ils ne se laissent pas enivrer et corrompre par l’attrait du pouvoir, ils se trouveraient dans l’impossibilité de pourvoir aux besoins sociaux de ceux qui les ont élus.
ENTRE PAYSANS
Jacques, un vieux paysan, interroge Pierre, un jeune qui a quitté le village et « mal tourné », et le réprimande sur le mauvais chemin qu’il a pris et les idées qui l’y ont poussé. Ce dernier lui répond point par point et l’éclaire sur ses intentions réelles : la lutte contre la misère.
EN PÉRIODE ÉLECTORALE
Est plus précisément abordée et débattue l’inutilité du vote.
Ces nombreux échanges permettent de développer chaque point, de répondre à toutes les critiques avec beaucoup de clarté et de conviction. Les principaux arguments sont ainsi débattus et exposés de façon vivante. Ce procédé rhétorique se révèle particulièrement didactique, si ce n’est convainquant.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
CONVERSATIONS SUR L’ANARCHIE
Errico Malatesta
256 pages – 12 euros
Éditions Nada – Montreuil – Novembre 2023
www.nada-editions.fr/produit/conversations-sur-lanarchie/
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