12 août 2026

LE VÉRITABLE ARTISAN DE LA DROITE

Juriste et philosophe politique viennois, Alfred J. Noll (1960–2026) se livre à une analyse critique du langage indirect de Heidegger (1889-1976), dont les procédés sont proches de la langue nazie, parvenant à « immuniser la pensée contre sa compréhension rationnelle ». Il relit Être et Temps pour mettre en lumière sa signification radicalement fasciste puis montre à partir des Cahiers noirs, que son auteur est resté fidèle jusqu'au bout au « national socialisme spirituel ».

Il présente, tout d’abord, Heidegger comme « un penseur fasciste » et réactionnaire, ses productions comme une « collection de “questions“, « une “œuvre à la frontière mystique du recueillement » et non comme une philosophie systématique : « La philosophie de Martin Heidegger est autoritaire de bout en bout et de manière constante. Sa pensée est toujours antidémocratique, hostile au progrès, antimoderne et opposée aux Lumières. La philosophie de Heidegger est irrationnelle et mystique à un point impressionnant, et elle est odieuse dans ses conséquences. » Lui-même se considérait comme le seul « maître », qui n'était pas « pour les non-doués et les maladroits de la pensée », un penseur qui ne pouvait être compris « parce qu'il se trouv[ait] à un degré d’élection que ses lecteurs n'ont pas atteint ». Son influence, « énorme, voire franchement effrayante », a fait de lui « un véritable artisan de la droite ». La parution des Cahiers noirs montre avec certitude et « de manière effarante qu'il était déjà antisémite et fasciste de manière constante », marque une césure dans la discussion sur son œuvre car c'est à présent une certitude impossible à contester : « Celui qui continue à traiter “l’implication de Heidegger dans le nazisme“ comme une affaire à séparer de sa pensée ne veux pas comprendre Heidegger – ou ne l’a tout simplement pas lu. » Depuis le début des années 1920, Heidegger n'a cessé de comprendre le peuple allemand de manière Völkisch, comme tribu et comme race. » À partir de 1930, il cherchait à provoquer un « changement total » dans le Dasein de l'homme et entreprit « la rééducation à la vision du monde national-socialiste », rendu possible par les discours du Führer. « Heidegger pratiquait l'enfumage idéologique. Le contenu et la signification de l'ensemble de son œuvre ne peuvent être compris que si nous la contextualisons. » « Cette pensée n'est pas une pensée authentiquement philosophique, mais elle consiste en la croyance völkisch en la supériorité ontologique du peuple et de la souche germaniques qui est à la base de toute la pensée de Heidegger. Celle-ci a donné au racisme hitlérien la dignité d'une doctrine ontologique. » Après 1945, il n’a pas dit un seul mot sur la Shoah ! « Heidegger doit être condamné, pas critiqué. » Alfred J. Noll prévient que « ce livre s’adresse plutôt à ce public intelligent et ouvert d'esprit, c'est-à-dire aux philosophes et aux non-philosophes qui, en ce début de XXIe siècle ont un intérêt légitime à répondre à la question de savoir comment la philosophie, dont l'activité devrait pourtant être indispensable à la vie bonne, se positionne par rapport au paradigme même du mal dans l'Europe du XXe siècle. » Toutefois, il ne nie pas l’influence considérable de la pensée d’Heidegger sur la philosophie du XXe siècle, mais regrette qu’elle n’ait pas été interrogée sur sa « communauté d'intérêts de pensée » avec le nazisme.

Il s’intéresse tout d’abord à la langue d’Heidegger, « équivoque, obscurcissante », « souvent devenu[e], à juste titre, l’objet d’une reprise satirique ». Il cite plusieurs critiques : 

  • « Une écriture runique ontologique » et « un langage oraculaire » (Dolf Sternbeger). 
  • « Par un procédé interminable de définition, il crée l'impression d'être minutieux » (Theodor Hartwig). 
  • « Le procédé rhétorique de l’“obscuratas“, de l'obscur, fait partie de la hauteur de style choisie par Heidegger. » (Reinhart Brandt)
  • Rudolf Carnap ne dénonçait pas seulement les affirmations de Heidegger comme fausses mais comme dénuées de sens.
  • George Steiner signale que l'idiome de l’Être et Temps et le jargon national-socialiste exploitent « le génie de l'allemand pour l'obscurité subjective, sa capacité de donner aux abstractions (souvent vides et à moitié incohérentes) une intensité et une présence physiques ». « L’hypothèse d’Heidegger, à la fois métaphorique et hypnotique, comprend cette notion que ce n'est pas l'homme qui parle lorsque le langage est pleinement efficace, mais bien “le langage lui-même à travers l’homme“, allusion inquiétante à l’inspiration enflammée d’Hitler, à l'utilisation nazie de la voix humaine comme une trompette dont jouent des puissances immenses et surnaturelles, bien au-delà de la vaine volonté ou du faible jugement de l'homme rationnel. »

L’auteur pointe :

  • L’usage des « guillemets ironiques » par Heidegger comme par la Lingua Tertii Imperii (la LTI étudiée par Victor Klemperer).
  • Une mystique des mots faussement étymologique que Julius Krafft appelait « une métaphysique de jongleur » : « On assiste à un déplacement permanent des champs lexicaux, à une accumulation d'homonymes, à une multitude d'infinitifs substantivés, etc. etc. Heidegger brille par une multitude de paradoxes, de cercles, de tautologies et, en général, de particularités syntaxiques qui dérangent les habitudes de lecture habituelles. À cela s'ajoute les “heideggerismes“, c'est-à-dire les métaphores caractéristiques de la langue d’Heidegger. »
  • L’ambiguïté de la désignation qui efface les conditions réelles, historiques et sociales alors même que les phénomènes à partir desquels il veut lire le sens de l’être sont « exclusivement des phénomènes d'un égocentrisme extrême ».
  • La faiblesse de la théologie l’a poussé à chercher des appuis dans la philosophie, tout en se réfugions dans la protection de la mystique (empruntée à Maître Eckart).
  • Une « malhonnêteté structurelle », à partir d’Être et Temps avec un langage et une manière de présenter les thèmes qui ont pour fonction de cacher, de rendre obscur et ambigu. L’appareil de notes disparait.
  • Une écriture à la fois dans une langue philosophique spéciale et dans une langue quotidienne « proche de la vie ».
  • Une « chatoyance », comme l'explique Adorno, « susceptible d'éblouir et d'induire en erreur le lecteur ».
  • La conviction que « “parler“ signifie “s’en tenir à l’étymologie“ », « parler est […] un “etymologein“ (étymologuer) », d’après Rainer Marten, « c'est pourquoi il n'est pas possible de débattre avec Heidegger ». Définir un concept c'est limiter la multitude de signification possible des mots, mais en recourant incessamment à l'origine ou aux racines des mots Heidegger entretient une multitude confuse de significations nouvelles ou anciennes.


Alfred J. Noll revient ensuite sur Être et Temps, son contenu, sa réception, son contexte de publication, ses grands thèmes (le dasein, la mort, l’historicité, etc), sa dette à Kierkegaard et à Nietzsche, ce qui semble constituer une bonne introduction à la pensée d’Heidegger. Il soutient que « le tristement célèbre discours de Heidegger au rectorat en 1933, dans lequel il célébrait Hitler et le national-socialisme » n'est pas seulement une « erreur regrettable et condamnable d'un érudit hors du monde » mais bien une conséquence de sa pensée.

Il étudie ensuite Les Cahiers noirs qui couvrent les années 1931 à 1948 et constituent « une sorte de “commentaire intérieur“ des Contributions [à la philosophie] ». Il s'y révèle être, dés avant 1933, « un fasciste du sang et du sol » et « un antisémite affirmé ».


Avec ce violent réquisitoire, Alfred J. Noll, loin de renier l’immense influence de la pensée d’Heidegger sur nombre de philosophes du XXe siècle, démontre une fois pour toutes que celle-ci ne peut être séparée du national-socialisme, tant elle le justifie. Il alimente son analyse de nombreuses citations d’études critiques en langue allemande inédites en français.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


LE VÉRITABLE ARTISAN DE LA DROITE
Martin Heidegger après les Cahiers noirs
Alfred J. Noll
Préface d’Emmanuel Faye
Traduit de l’allemand par Sandrine Aumercier,
282 pages – 26 euros
Éditions Kime – Paris – Septembre 2024
editionskime.fr/produit/le-veritable-artisan-de-la-droite-martin-heidegger-apres-les-cahiers-noirs/

 

 

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