Augustin Souchy Bauer, journaliste et militant allemand visite dix-sept villages d’Aragon entre 1936 et 1937, certains en compagnie d’Emma Goldman. Il raconte comment leurs habitants ont mis en place la collectivisation et le communisme libertaire, en abolissant la propriété privée et l’exploitation.
Une préface propose tout d’abord un portrait de l’auteur qui se qualifiait d’ « étudiant de la révolution », l’ayant vécue en Russie, en Allemagne, en Espagne, à Cuba et au Portugal.
En Aragon, les petits propriétaires terriens, comme les journaliers, devaient chercher un emploi en ville une partie de l’année pour subsister, ne produisant pas assez pour se nourrir. Aussi, quand les grands propriétaires se sont retirés avec les fascistes, des assemblées générales se sont tenues sur les places et leur expropriation a été décidé. C'est ainsi que 517 villages, soit une population totale d’un demi million d'habitants, suivant leur propre instinct et prenant en main les rênes de leur destin, ont établi le collectivisme, dans un délai relativement court et avec une profondeur étonnante. Les récoltes étaient rassemblées dans un entrepôt commun puis les denrées alimentaires équitablement réparties et distribuées gratuitement. L'excédent servait aux échanges avec d'autres collectivités rurales ou urbaines. « Celui qui ne voulait pas intégrer la collectivité pouvait conserver les terres qu'il était en mesure de cultiver par ses propres forces. » Des fédérations comarquales réunissent dix à vingt collectivités locales et gèrent l'échange avec la fédération régionale ou avec Barcelone. « Le collectivisme correspond au principe de ce qu'ils nomment le “communisme libertaire“. Son idéal n'est pas celui du paysan égoïste, accroché à son petit lopin de terre privé et ne travaillant que pour lui-même, non, c'est la collectivité. Elle est le centre dont émerge la nouvelle société libre : l'intelligence collective se manifeste et triomphe de l'individualisme. »
Augustin Souchy présente ensuite ses observations pour chacun des villages visites, précisant les nuances et variations constatées. En général, l’eau et l’électricité sont désormais gratuites, les églises reconverties en entrepôt, l’argent substituée par des bons, les salaires abolis. Il rapporte la production de chacun et la répartition de chaque récolte. Des écoles, suivant la pédagogie de Francisco Ferrer, voient parfois le jour, ainsi que des cinémas.
À Vamuel, il inspecte un « camp de concentration » de la FAI, prison ouverte où prisonniers et résidents cohabitent.
Il met beaucoup d’insistance à expliquer que « l'admission dans la collectivité repose sur le volontariat, de sorte que celui qui choisit de rester à l'écart n'est pas isolé du reste des habitants. Seul le privilège d'exploiter les autres, de les faire travailler pour le bénéfice d'autrui, leur a été ôté. » Car « le leitmotiv principal de la collectivisation est la liberté, sans se servir de la moindre forme d’oppression. » Avec beaucoup d’enthousiasme, il montre que les règles décidées sont respectées par tous et que cette nouvelle organisation fonctionne : « Voilà une preuve sublime que la liberté éduque au lieu de corrompre. » « C'est une qualité louable chez les collectivistes de refuser de recourir à la moindre contrainte pour forcer les individualistes. Ils voient en eux des défenseurs de l'immoralité capitaliste et regrettent qu'ils n'aient pas compris le sens profond de la solidarité. Cependant, ils ne veulent pas les “obliger à se libérer“. C'est là que réside la principale différence entre le bolchevisme et l'anarchisme, entre le communisme étatique et le communisme libertaire. » La population ne connait plus la faim et peut désormais se soigner alors que beaucoup n’étaient pas en mesure de régler les honoraires du médecin. Seul le manque de bras reste à déplorer, nombre d’hommes se trouvant au front.
La solidarité est à l’œuvre puisque des wagons de vivre entiers sont envoyés aux hôpitaux de Barcelone et aux milices antifascistes.
L’auteur constate en définitive que la théorie marxiste avait tort de postuler que le socialisme serait instauré par les masses du prolétariat industriel, après leur appauvrissement à cause de l’industrialisation. Ces paysans aragonais étaient la preuve que l'industrialisation n'est pas une condition préalable à l'avènement du communisme libertaire.
Les éditeurs ont complété cette nouvelle édition avec le témoignage de Victor Blanco qui raconte l’établissement de la collectivisation à Alcampell, près de Huesca. Suivent également des comptes rendus du Conseil régional de défense d’Aragon.
Si la collectivisation est parfois évoquée, dans une bien moindre mesure que les événements de la guerre civile, peu d’ouvrage lui ont été consacré, du moins traduits en français. La ré-édition de celui-ci, de première main, est donc la bienvenue.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
PARMI LES PAYSANS D’ARAGON
Carnet de voyage des collectivisations de 1936 à 1937
Augustin Souchy
Traduit de l’espagnol et édition établie par Caïn Blanchard
Préface de Caïn Blanchard & Pierre-Jean Bourgeat
224 pages – 10 euros
Éditions Smolny – Toulouse – Mars 2026
smolny.fr/product/parmi-les-paysans-daragon
Titre original : Entre los comarcas de Aragón. El comunismo libertario en las comarcas liberadas, Tierra y Libertad, 1937.
Voir aussi :
LA COLLECTIVISATION EN ESPAGNE

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