13 août 2026

LE RAPPORT BRAZZA

En 1905, l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza, héros de la colonisation, est envoyé au Congo français pour « procéder à une enquête comparée entre le Congo de Léopold et le Congo français, à l'avantage du Congo français ». Découvrant un territoire à la merci des sociétés privées, des ressources pillées et une population asservie, il livre un rapport à charge contre le système colonial… qui ne sera jamais publié, devenant un secret d'État. Redécouvert en 1965 par l'historienne Catherine Coquery-Vitrovitch, dans le cadre de son travail de thèse, aux Archives nationales d’outre-mer, il est publié pour la première fois, plus d’un siècle après sa rédaction.

 

L’État indépendant du Congo, administré par les sociétés françaises, était devenu rentable en 1898. En 1905, la Chambre des députés confie à Brazza une mission d’inspection chargée de démontrer que le Congo français serait irréprochable, malgré « l’affaire des femmes de Bangui » – 68 personnes prises en otage pour obliger les hommes à récolter le caoutchouc, enfermées et quasiment privées de nourriture : 45 mourront – qui vient d’être révélé, mais présentée comme isolée. Elle se déroule de juin à septembre mais Brazza meurt sur le retour, à l’escale de Dakar. Ses pré-rapports sont remis au ministère des Colonies où la commission Lannessan est chargée de la rédaction du rapport final. Ayant confronté ces différents documents, ainsi que les comptes rendus des dix-sept séances, Catherine Coquery-Vitrovitch a pu constater « la conscience professionnelle des réacteurs, qui reprirent à différentes reprises des passages extraits des rapports intermédiaires les plus sévères. Néanmoins, la commission choisit de reporter la quasi-totalité de la responsabilité des abus sur le secteur privé non contrôlé des compagnies concessionnaires. Malgré des témoignages accablants, elle dégagea la responsabilité du commissaire général Émile Gentil, et omit de charger plusieurs fonctionnaires, ce qui revenait à dégager la responsabilité du ministère. » Le rapport montre avant tout que les abus étaient nombreux et fréquents.

La première section du rapport montre, à partir des rapports de la mission, que Gentil a tout fait pour entraver les constats et que ses méthodes n’étaient pas tendres. Les porteurs et les pagayeurs étaient réquisitionnés, causant les premiers abus pour les contraindre. La commission préconise la construction de routes et de chemins de fer pour y remédier. En outre, la répression des mouvements de révolte, confiée à des détachements indigènes, faute de personnel européen suffisant, est l’occasion d’abus d’autorité. « La commission conclut à l'insuffisance de moyens d'administration et de police. »
Le seconde section présente l’organisation financière, chiffres à l’appui et rappelle que Gentil était favorable à la perception de l'impôt en nature (en ivoire et en caoutchouc) par les concessionnaires qui l’aurait rétrocédé à l’administration, contribuant aux abus. Afin de ne pas être confondu avec un travail, la commission préconise le paiement direct exclusif de l'impôt aux agents de l'administration.
La troisième section constitue une évaluation globale extrêmement sévère du régime des sociétés concessionnaires privées : « un régime mal préparé, mal conçu, mal ou pas contrôlé, qui ne répondait à aucune des prévisions du gouvernement en matière de développement ou même de rentabilité » : si les redevances acquittées jusqu'en 1905 atteignent la valeur de 1 322 000 francs, les dépenses de l'État dans la colonie atteignent une moyenne annuelle de 5 680 000 francs, soit environ dix-neuf fois plus élevées que les sommes versées par les sociétés. Un tableau détaillé des importations et des exportations est proposé. Il apparaît également que les concessionnaires, pas plus que les colons libres, ne prennent souci de l’avenir dans leur exploitation des produits naturels, mais ne se préoccupent que d’augmenter leur chiffre d’affaire. Il n'y a pas de reconstitution des bois prélevés dans les régions côtières, après des coupes intensives. L'obligation de planter au moins 150 nouveaux pieds de plantes à caoutchouc par tonne de caoutchouc récolté, n'est pas respectée. « Les sociétés concessionnaires sont gérées d'une façon défectueuse » : « leurs frais généraux dépassent […] toute limitation rationnelle ». La commission préconise de construire au Congo un chemin de fer pour drainer les produits et de créer en France un marché de l’ivoire (dont la diminution est annoncée, du fait de « l’extinction des réserves »), du bois exotique et surtout du caoutchouc.
La quatrième section présente des préconisations pour «  une politique coloniale moins oppressive et plus rentable au Congo ».


La confrontation de ces différents documents permet de pénétrer les coulisses de la fabrique de la parole officielle, notamment lorsque les enquêtes sollicitées n’aboutissent pas aux résultats attendus. Témoignage essentiel pour l’histoire de la colonisation.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


LE RAPPORT BRAZZA
Mission d’enquêtee du Congo : rapports et documents (1905-1907)
Pierre Savorgnan de Brazza
Préface de Catherine Coquery-Vidrovitch
384 pages – 14 euros
Éditions Le Passager clandestin – Lorient – Janvier 2005
www.lepassagerclandestin.fr/catalogue/transparents/le-rapport-brazza-3/
Première édition 2014.

 

Voir aussi :

CONGO 1905 - LE RAPPORT BRAZZA

LE SOLILOQUE DU ROI LÉOPOLD

 

 

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