18 août 2026

POUR MOURIR, TAPEZ 1

Avocate et maître de conférence à l’Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation inclusive, militante féministe et pour les droits des personnes handicapées, Elisa Rojas expose, en plein débat au Parlement et avant son adoption, ses inquiétudes et ses arguments vis-à-vis du projet de loi de légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté. Une critique ni religieuse, ni réactionnaire, mais antifasciste, portée par des personnes malades et handicapées (dont elle fait partie), directement concernées : « Il nous suffit d'écouter les débats parlementaires et les personnes valides qui s'expriment à son propos décrire avec effroi, dégoût et mépris nos réalités quotidiennes pour comprendre où se situe le danger et comment ce qui se présente comme une simple proposition de “choisir sa mort“ pourrait rapidement devenir pour nous une injonction à mourir. »

L’ « aide à mourir » consiste à autoriser, via une procédure médicalisée et sous certaines conditions, le fait de provoquer la mort d'une personne malade qui le demande, soit en lui donnant les moyens nécessaires pour qu'elle puisse elle-même mettre fin à sa vie, c’est le « suicide assisté », soit en faisant intervenir un tiers, un médecin ou un infirmier, qui administre le produit létal, c’est l’ « euthanasie ». Il s’agit donc de faire du suicide un droit et de réserver cet accès à une catégorie de la population.
S'il a été d'abord annoncé comme un moyen de soulager les souffrances des malades « en fin de vie », Elisa Rojas rappelle que dans tous les pays qui ont légalisé ce type de dispositif, celui-ci a été rapidement étendu aux malades tout court et aux personnes handicapées dont le pronostic vital n'était pas engagé à court terme, voire pas engagé du tout. Ainsi le texte voté par l'Assemblée nationale en février 2026 précise que sont concernés toute personne atteinte d'une « affection grave et incurable », ou en « phase avancée », notions pour le moins vagues et qui ne trouvent aucun consensus médical. De plus, elle signale que la maladie est une notion médicale, reposant sur des critères biologiques, tandis que le handicap est une catégorie sociale. « Ainsi, si toutes les personnes handicapées ne sont pas malades, de nombreuses personnes durablement malades sont handicapées. Les notions de “maladie“ et de “handicap“ ne sont pas hermétiques l'une à l'autre mais intimement liées. »
Les défenseurs de ce projet de réforme accusent toutes les oppositions de provenir de la mouvance catholique réactionnaire et d'être irrationnelles, dogmatiques et moralisatrices, pour éviter de répondre sur le fond des arguments. La protection de la vie et l'affirmation de l'égalité de tous les êtres humains, loin d'être le monopole de la religion, sont au fondement de tous les textes nationaux et internationaux de sauvegarde des droits humains. Ils le qualifient de progrès, n'hésitant pas à le comparer aux lois pour l’IVG ou le mariage pour tous, alors que le droit au suicide assisté et à l'euthanasie, loin de remettre en cause le système de domination auxquelles les personnes malades et handicapées sont soumises, justifie la différenciation et la hiérarchisation sociale que le validisme suppose, notamment le présupposé que toutes les vies ne se valent pas. « La proposition de loi relative au suicide assisté et à l'euthanasie ne met fin à aucune discrimination puisque ce droit n'existe pour personne. Elle vise, justement, à créer un droit nouveau au suicide, qu’elle compte réserver à certaines personnes selon des critères contestables. » Ils soutiennent également que le suicide assisté et l’euthanasie relèvent du soin, ou tout du moins d’un continuum des soins palliatifs, ce que contredisent les définitions de ces termes. 
L'auteure rappelle aussi que le premier régime à avoir pratiqué l'euthanasie est le régime nazi avec son programme Aktion T4, qui a conduit, entre 1939 et 1945, à l'élimination de 200 000 à 300 000 enfants et adultes handicapés, au nom d’un principe qu’il a développé en guise de justification : « la mort miséricordieuse ». Olivier Falorni, le rapporteur de la proposition de loi, a d’ailleurs rejeté le terme « euthanasie », au prétexte qu'il avait été « souillé par l'Histoire ». « L’eugénisme est l'ensemble des méthodes et des pratiques destinées à sélectionner les individus pour améliorer l'espèce humaine. » « Il est évident qu’entre les mains d'un gouvernement fasciste, le texte relatif au suicide assisté et à l'euthanasie pourrait servir des desseins eugénistes puisqu'il a vocation à s'appliquer à des personnes malades et handicapées, dont la vie, du fait de la maladie, du handicap, est considéré comme improductive et inutile. » Et certains qualifient déjà d’ « eugénisme soft » les politiques de santé publique qui organisent la pénurie et l'accès restrictif aux soins.

La France dispose déjà d’un cadre légal, issu de la loi Claeys-Leonetti (2005 et 2016) qui permet aux malades dont le pronostic vital est engagé à court terme, de s'opposer à tout acharnement thérapeutique inutile et de bénéficier d'une sédation jusqu'au décès. Une mission parlementaire a conclu, en mars 2023, que ce cadre actuel répondait à la majorité des cas de personnes en fin de vie et que les situations qu'il ne couvrait pas, à savoir les personnes dont le pronostic vital n'était pas engagé à court terme et souhaitant mettre fin à leurs jours, étaient minoritaires. Elle a également souligné que « les malades pris en charge de manière adéquate ne demandaient plus à mourir » et que « les difficultés majeures en matière de fin de vie résidaient dans l'accès insatisfaisant aux soins palliatifs ».
Elisa Rojas explique aussi comment, pour donner un semblant de légitimité au projet de réforme, la Convention citoyenne sur le sujet a été « habilement instrumentalisée par le gouvernement » et pourquoi les sondages publiés par l’ADMD sont très discutables.
« [C]e texte ne répond en vérité à aucune autre urgence que celle imposée par Emmanuel Macron qui souhaite redorer son blason […] et qui permettra peut-être de donner un semblant d'humanité à sa politique. Non seulement il n'en est rien, mais cette loi n'est en réalité que l'aboutissement logique de sa politique sociale qui a entrepris de détruire l'accès aux soins et à la santé publique. »

Le suicide est déjà une liberté, puisqu’il n’est pas condamné. Seule la provocation au suicide l’est. La nouvelle prétendue liberté de disposer de son corps est donc très hypocrite. Et personne ne s’offusque qu’on réanime aujourd’hui celles, parmi les personnes dites « bien portantes », qui ont tenté de se suicider. Il s’agirait bien d’une liberté réservée aux personnes malades ou handicapées. « Comment justifier de façon cohérente que les pulsions suicidaires soient considérées comme le signe d'une grave dépression à traiter pour les uns, tandis qu'elles deviendraient une exceptionnelle preuve de clairvoyance à soutenir pour les autres ? » Toute la politique de prévention du suicide s’en trouve profondément fragilisée. La contagion suicidaire, notamment dans les lieux de résidence collective, est aussi largement documentée.

Sans être définie par la proposition de loi, la souffrance est le critère d'éligibilité déterminant du dispositif, qui sera donc laissé à l’appréciation subjective et variable des patients et des médecins. Les douleurs physiques réfractaires à tout traitement sont rares et nullement le premier recours au suicide assisté et à l'euthanasie dans les pays les ayant déjà légalisés, au contraire de la perte d’autonomie, de la souffrance psychologique et de la crainte d’être perçu comme une charge pour ses proches. De même, la notion de « mort digne » est très discutable.
De nombreux médecins ne voudront sans doute pas de ce pouvoir qui contredit leur serment. Les autres auront-ils le temps et les outils nécessaires pour se prononcer avec certitude sur le discernement du demandeur, sonder son environnement pour vérifier l'absence de contraintes ?

« Au Canada, le recours à la procédure dit de l’“aide médicale à mourir“ par défaut est avéré. Les cas de patient ayant sollicité, et souvent obtenu, par manque d'accès aux soins palliatifs, au service de soutien à l'autonomie, en raison des difficultés engendrées par la pauvreté et par la latitude face à un “système inhumain“, s’accumulent. » L’auteure doute qu’il n’en soit pas de même en France, où le système de soins se dégrade tout autant. Au Canada, le nombre de personnes décédées dans ce cadre ne cesse d’augmenter et un élargissement aux malades mentaux est prévu pour 2027. Au Pays-Bas, il a été étendu aux mineurs en 2023 et l’idée d'en faire bénéficier les personnes de plus de 75 ans, sans autre critère, est discutée.

En conclusion, Elisa Rojas accuse cette loi de constituer « le parachèvement d'une nécropolitique sordide menée à l'encontre des personnes malades et handicapées » – terme qu’elle emprunte à Achile Mbembe –, puisqu'elle considère la mort comme « une réponse valable aux difficultés de ceux que les politiques publiques abandonnent cyniquement ». Elle lui préfère un accès à la prévention et aux soins gratuit et de qualité, tout simplement.

Elisa Rojas pose des questions qui n’ont que peu été soulevées dans les discussions autour du projet de loi sur la fin de vie, souvent présenté comme un progrès très attendu. Elle porte la parole des premières personnes concernées, les malades et les handicapées qui n’a guère été audible dans ce débat.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


POUR MOURIR, TAPEZ 1
Comment la loi sur la fin de vie inscrit la mort dans une logique capitaliste 
Elisa Rojas
114 pages – 12,90 euros
Éditions du Détour – Paris – Avril 2026
editionsdudetour.com/index.php/les-livres/pour-mourir-tapez-1/

 

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire