Anthologie de textes, poèmes, articles et extraits de brouillons du dramaturge Bertold Brecht, à propos du nazisme et du rôle des écrivains dans la lutte antifasciste, de la langue contaminée et de la « méthode » qu’il propose pour déclencher l’activité critique.
Des précisions bibliographiques sont apportées en introduction à chaque texte et, en effet, on comprend dès les premières lignes de son roman inachevé Voyage autour de l’Allemagne, comment l’ironie et l’autodérision s’avèrent des armes redoutables. Il pratique aussi l’inversion, dans des poèmes utilisés comme « jeux de rôles », comme dans Enterrement du fouteur de merde dans un cercueil de zinc, en 1933, où il diffusent de légitimes revendications en les présentant comme des crimes :
« Ça là dans le zinc
Vous a poussés à toutes sortes de choses
À vouloir manger à votre faim
Habiter au sec
Faire bouffer les gosses
Insister pour être payé
Et à la solidarité avec tous
Vos semblables et
À penser. »
Il reverse également le stigmate comme lorsqu’il se réapproprie l’expression injurieuse « littérature de l’asphalte » ou celle de « bête intellectuelle » utilisée par Goebbels.
Un leitmotiv le hante : la responsabilité du capitalisme dans ce qui advient. Aussi le décline-t-il : « Qui ne veut pas abandonner la propriété privée des moyens de production ne se débarrassera pas du fascisme ; au contraire il en aura besoin. »
En octobre 1933, il prend la défense de l’écrivain viennois Karl Kraus (1874-1936) qui annonce sa décision de se taire, considérant que « pas un mot n’atteignait sa cible ». Au contraire de la plupart des émigrés allemands qui dénoncent une capitulation, il souligne cette capacité, par sa seule autorité, à faire de son silence un jugement. Seul Ernst Bloch le défendra également. Par contre, l’année, suivante, il ne ménagera pas plus ses mots pour condamner le soutien de Karl Kraus au coup d’État du chancelier Dolfuss et l’écrasement de la révolte ouvrière, qu’il croit capables de sauver l’Autriche de la convoitise allemande.
Deux textes sont consacrés à « la mission de l’écrivain » : écrire la vérité, c’est-à-dire avoir le courage de l’écrire alors qu’elle est partout réprimée, l’intelligence de la reconnaître bien qu’elle soit partout dissimulée, l’art d’en faire une arme maniable, le jugement pour choisir à qui la remettre afin qu’entre leurs mains elle serve à quelque chose, la ruse pour la répandre. Il offre ainsi un véritable mode d’emploi aux écrivains, ou au moins une incitation à interroger leurs pratiques.
Ses discours aux Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, en juin 1935 puis en juillet 1937, sont reproduits. Dans le premier, Brecht s’affirme à contre-courant de l’enthousiasme général suscité par la tactique du Volksfront, qu’il considère comme un antifascisme national-républicain, scellant l’abandon du point de vue de classe. Il se montre plus offensif dans le second, appelant à défendre la culture avec « des armes matérielles », alors que Lorca vient d’être assassiné et Guernica bombardée.
Un article inachevé, promis à la revue Das Wort, propose une critique du nazisme comme forme de théâtralité.
Dès lors, tous les moyens, à ses yeux, sont bons pour combattre les injustice et les guerres. Ainsi revient-il sur son jugement à propos de la Ligue des droits de l’homme, sur laquelle il ne comptait guère, au sortir de la Grande Guerre, considérant que son pacifisme l’empêchait de s’en prendre aux causes. Désormais, il insiste sur la nécessité de ne pas séparer les deux combats, celui des causes et celui des conséquences.
En 1938, il écrit un texte sur la littérature populaire et le réalisme, qui ne paraîtra qu’après sa mort et dans lequel il revient sur la notion de « peuple ». Et pour lui, « être réaliste signifie : révéler l'enchevêtrement complexe des rapports sociaux, démasquer les points de vue dominants pour ce qu'ils sont […], écrire du point de vue de la classe qui dispose de solutions de grande ampleur pour résoudre les difficultés les plus urgentes dans lesquelles se débat la société humaine »,… « Si nous voulons avoir une littérature vraiment populaire, vivante, combattante, toute entière saisie par la réalité et saisissant la réalité toute entière, il nous faut marcher au même rythme que l'évolution de cette réalité, elle qui nous arrache sans cesse à nos habitudes. » Des considérations à propos du théâtre sont également énoncées, mais c’est surtout dans les textes de présentation que les liens avec sa théorie de la distanciation sont faits.
Le fil chronologique permet de saisir l’évolution de la pensée de Brecht, en même temps que son parcours, sa préoccupation constante de combattre le fascisme depuis l’exil, par la force sa plume. Cette sélection et leur présentation rigoureuse et précieuse d’Irène Bonnaud méritent d’être saluées. Fort intéressante approche théorique à partir de textes souvent inédits. Ne reste plus qu’à se plonger dans ses œuvres.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
ÉCRIRE CONTRE LE FASCISME
Bertold Brecht
Textes traduits et présentés par Irène Bonnaud
180 pages – 17 euros
Éditions Divergences – Quimperlé – Août 2026
www.editionsdivergences.com/livre/ecrire-contre-le-fascisme
Du même auteur :
HOMME POUR HOMME
LA VIE DE GALILÉE
GRAND’PEUR ET MISÈRE DU IIIe REICH
LA RÉSISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI
UNE HISTOIRE BIEN CONNUE & LA RÉSISTIBLE ASCENSION D’ARTURO UI
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